Schoufi le Rouge – Le roman bonus

28

Le roman bonus

 Schoufi le Rouge

1

Et un !…

C’était l’hiver, il neigeait de la glace. Le thermomètre allait chuter au cœur de la nuit jusqu’à moins vingt.

Digne et néanmoins bourré, Lacroutte quitta l’enceinte du stade pour aller pisser derrière les containers de l’entrée. Son taux d’alcoolémie était à la hauteur de son amertume : une fois de plus les gars s’étaient laissés déborder. Manque de maturité. De cohésion. De réussite aussi. Rien à redire. Les ennemis venus d’une lointaine banlieue savaient jouer au football et ils n’avaient rien lâché. Certes, ils avaient couru au moins autant pour ne pas mourir de froid que pour éviter les tacles, mais le résultat était là : 3-1. Leur ailier avait beau y avoir laissé une jambe sur un contact un peu viril, les basanés d’en face avaient pris les trois points de la victoire. La foule venue les insulter n’y avait rien changé. À ce rythme, c’était la relégation et la fin des rêves de gloire nationale. Le maire, tout comme le club des investisseurs constitué d’entrepreneurs d’AOC fromagères, de chocolats à l’absinthe et autres spécialités à base de lait de vache ou de cochon fumé, parlait de rééquilibrer les subventions vers d’autres disciplines. C’était la fin des facilités et des miettes ramassées dans la traîne de ces faiseurs de lard, d’immobilier et d’argent. Dur d’être dirigeant quand les résultats n’y étaient plus !

Lacroutte, avec ses traits mous, son survêt acrylique, sa bedaine et ses quilles en bretzel, avait pourtant tout donné pour atteindre, à l’aune de son ambition, l’inaccessible étoile de la visibilité sociale. Entré trois décennies plus tôt à la mairie, il avait progressivement quitté le cul du camion poubelle et la voirie pour aller aux espaces verts et était surtout devenu, à force de tout faire, le pouls, le cœur et la voix du club de foot. Responsable des licences parfois trafiquées au scanner, des courses en gros pour les buvettes, des feuilles de match et des enveloppes à donner aux arbitres fauchés par la crise, responsable de l’intendance et des maillots, des contacts avec la fédération, le bénévole entretenait sa légende en rentrant chaque dimanche sur la pelouse, ventre à terre, pour soigner un blessé d’un coup de bombe magique. Et s’il ne fonçait pas sur le terrain, persuadé d’avancer comme une gazelle, c’est qu’il était sous le toit des tribunes, dans sa cabine en plexiglas, à chauffer les esprits. Speaker, il adorait ! Lancer au micro la première phrase de l’hymne local, avec la main sur le cœur et la voir reprise par la foule lui donnait des frissons. Remercier les petits ramasseurs de balles venus se les geler derrière les buts lui tirait des trémolos. Il prenait toute sa mesure lorsqu’il lui fallait remercier les officiels et partenaires ou lancer de solennels appels au calme quand volaient les strapontins cassés. Qu’il ait chauffé à blanc les esprits de ses hurlements et des ses appels au meurtre maquillés en encouragements lui était alors totalement sorti de l’esprit. Pyromane et pompier, Lacroutte évoquait le fairplay. Il était le nain français qui jouait des coudes pour être sur la photo, l’incontournable qui faisait tout de travers, mais par qui tout passait, celui qui recomptait le soir les ballons rangés dans les casiers grillagés et qui pensait contribuer au salut d’une certaine idée de la vie et de l’émulation virile. À l’heure des soucis et de la nuit tombée, quand il n’y avait plus d’affiches à coller sur les murs de la ville, il restait dans des bars à refaire le match et les schémas tactiques, marmonnait le nez dans sa gentiane : « Ça serait moi… Ça serait moi… Mais on m’écoute pas, on m’écoute pas… ».

            Une vie qu’il n’échangerait pour rien au monde. Bénévole. Célibataire. Heureux.

La vérité est qu’il n’y comprenait pas grand chose et rêvait mollement d’être un jour à la place du président Schoufiral pour distribuer aux joueurs des enveloppes pleines de billets.

En attendant, son dos lui faisait mal, il manquait une chaussette dans l’équipement des U15 et un jeune surclassé en première était encore allé en boîte la veille au lieu de rester chez lui à boire du jus d’orange. Pire, la blessure de l’avant-centre s’annonçait plus grave que prévu et les baltringues avinés de l’équipe D avait encore bloqué la porte des toilettes du foyer pour l’obliger à aller pisser dehors par moins vingt, comme s’il ne savait pas qu’ils l’observaient bien au chaud en se poussant du coude. C’était cela aussi la grande fraternité du club. La cause commune des mêmes couleurs sur les autocollants, la mascotte pendue aux clefs des Audi, l’honneur du survêt floqué aux initiales de chacun.

Ah les cons ! marmonnait Lacroutte presque affectueusement en tentant de saisir de ses doigts gourds son petit pénis mal lavé, rabougri par le froid. S’ils croient que je vais les laisser me regarder pisser ! S’ils croient que je ne connais pas leur petit manège pour que je me gèle la bitte !

Le dirigeant s’écarta de trois mètres. Trois petits mètres pour disparaître dans l’ombre. Quoi de meilleur pour une âme simple que de pisser à l’aise, les noix caressées par la brise glaciale ? Quoi de plus puissant que de voir sortir de sa petite quéquette un jet couleur de vidange ? Il en avait au coin des lèvres, sous la langue, sur les mains, épais, syphilitique. Roger était un cowboy éternel fertilisant le sol. Le centre d’un monde complexe. L’avenir du pays. Le sommet d’une civilisation millénaire en marche pour que triomphe l’intelligence, l’esprit et le confort. Un maillon de la chaîne. Une narine ouverte se demandant vaguement d’où provenait cette étrange odeur de cuisine exotique…

Le canon du Belzebuth se posa sur sa tempe. Quelqu’un rota dans son oreille. Comme dans les dessins animés, la pression d’un index sur la queue de détente déclencha à bout touchant le départ de la balle qui lui arracha la tête. Comme dans un jeu vidéo, il y eut du sang bien rouge sur le plastique des bennes. Comme dans un clip de rap, la douille tomba au ralenti avant d’être ramassée. Et comme dans la vraie vie, il n’y eut pas l’ombre d’un cul somptueux roulant des hanches pour l’inviter à faire la nouba du côté de Saint-Pierre. Lacroutte était bien mort, aussi seul qu’un blaireau fracassé dans un fossé de départementale. Une dépouille pour les asticots et la police, de la paperasse pour l’administration et une ligne à effacer sur le registre des vivants.

2

Je suis sûr que tu serais bon dans les cages…

Armel, assis entre deux voitures pour se protéger du vent, avait vu Lacroutte tituber vers les bennes. Un monde séparait décidément ce que les dirigeants baratinaient au quotidien et ce qu’ils donnaient comme exemple. Lacroutte ou un autre, c’était la même farce. Pas plus tard que dans l’après-midi, l’entraineur du gamin, un homme de Tautavel en survêt acrylique, l’avait encore pourri tout en lui donnant des conseils hypocrites, prolongement crasse de ce que pensaient les gosses du groupe : Le « ça va gros lard » balancé dans les douches par des petits cons tout sec devenait dans la bouche du coach : « Plus vite ! Allez replace-toi ! » et cela même si un petit camarade bien coiffé venait volontairement de l’oublier alors qu’il avait fait une course de quarante mètres. Trop enveloppé pour jouer avant-centre. Trop différent. Pas le physique Adidas®.

En réalité, Armel était un athlète en devenir, véritable force de la nature à la frappe phénoménale et au sens inné du jeu. Il n’avait pas son pareil pour claquer des buts de trente mètres et transpercer les murs sur coup franc, quand il ne décidait pas de passer au dessus de la crête des joueurs pour s’offrir des barres rentrantes d’anthologie. Son altruisme et la précision de ses passes n’avaient d’égale, une fois lancé balle au pied, que sa capacité à enfoncer les défenses. Las, ses partenaires préféraient tricoter entre eux plutôt que de l’associer à l’équipe. Moins explosif que ces maigrichons qui couraient dans tous les sens comme des souris chassées du nid à coups de lattes, il était de fait mis de côté et devait gagner chaque ballon. Plus pudique, il surjouait le colérique face au groupe uni dans le mépris. T’inquiète pas, lui disait son frère, t’es pas le meilleur, mais y’en a pas un qui t’arrive à la cheville. C’est des crevards, un tas de poux grouillants.

En attendant, Armel se faisait sortir au bout trois minutes par un entraîneur incompétent et subissait les ricanements.

Le gamin, tout en regardant Lacroutte se pisser sur les bottes, comprenait qu’il n’allait pas faire long feu dans ce barnum. Une idée simple arrivée sans qu’il ne s’y attende.

Fatigué, impatient que sa mère ou son naze de beau-père vienne le chercher sur ce parking hostile, il ne comprit tout d’abord pas ce qui se passait devant lui. Une ombre s’était rapprochée de Lacroutte. La tête du dirigeant bougea bizarrement avant de se disperser comme une gerbe. La masse qui avait fondu sur lui avait, sans un mot, tendu le bras contre son crâne et était repartie après s’être penchée tranquillement sur le corps. Cela n’avait pas duré vingt secondes et déjà le bruit sourd auquel il n’avait pas prêté attention résonnait en boucle dans sa tête. Une porte venait d’être ouverte qui donnait sur un monde que le réel évitait. Un homme s’était fait descendre. Le silence était retombé. Personne ne venait. Aucune voiture ne démarrait en trombe, il n’y avait pas de panique, pas de journalistes ou de changement. Rien. Juste la neige.

Armel s’approcha. Cinq mètres puis trois, deux… Fasciné. Chaque instant décomposé. Des odeurs inconnues, de poudre peut-être, de sang, de cervelle sans doute, de peau brûlée, étaient amplifiées par l’air froid. Une vapeur, comme de la buée d’une bouche, montait de ce qui restait de la belle tête d’ivrogne. Un bout de menton sanguinolent et puis rien, comme une bouteille cassée décapitée de son goulot. Ce qui avait été capable de tenir une bière, des frites, des clefs et une télécommande gisait tout petit, recroquevillé, quelques centaines de gramme de tissu bon marché sur le dos. Un assassin traînait dans la ville et dessoudait les cons. Incroyable !

Une main lourde se posa sur la bouche d’Armel qui suffoqua tant l’odeur était puissante. Ça puait ! Une odeur inconnue. Horrible. À vomir. Ce qu’il fit en mordant de toutes ses forces avant de sombrer dans le noir.

3

Vous n’avez pas vu Armel ?

Pendant ce temps là, un homme âgé, minable mais important, pérorait dans son bureau :

– Vous comprenez, s’enflammait-il, il nous faut des jeunes, du sang neuf, de l’action. Il nous faut blablabla du moderne, des gens passés blablabla au grill de la vie, des gens qui sachent bosser sans se plaindre.

Un vrai leader. Qui venait une fois de plus de faire perdre son temps à l’un de ses salariés bloqué à l’écouter alors qu’il devait aller chercher au stade le fils de sa compagne. Déjà que cela n’allait pas fort avec elle et que le gosse le prenait visiblement pour un con. Comme s’il avait le temps, lui, de pleurer sur son sort ! Il ne pouvait pas la fermer un peu le DG gaulé comme un ptérodactyle, sanglé été comme hiver dans son imperméable de fin de race à bout de souffle. Dire qu’il ne comprenait rien à l’entreprise qu’il dirigeait relevait de l’euphémisme. Le vieux tout sec comme un Spéculos® masquait les errements de son esprit par l’enchaînement de vaines réunions. L’actionnaire principal se mordait les doigts chaque matin de l’avoir embauché. C’était une catastrophe. Les médiocres prospéraient dans cette ambiance ou le meilleur d’entre eux était aux commandes. Ils grouillaient sur la bête, tranquilles comme des puces entres les piques d’un hérisson. Ceux qui voulaient réellement travailler quittaient le navire dès que possible et se faisaient traiter de rat par les autres. La boîte était devenue la SPA du secteur et les chasses aux sorcières s’y succédaient aussi sûrement que des vagues sur une plage.

– De toutes les façons, nos métiers sont finis. Finis ! Il y a plus d’avenir, je vous le dis. C’est le progrès qui veut ça. Mais oui ! Il faut être réaliste. Changez de travail, mon petit, changez de travail. Et en plus, votre femme, est dans le même secteur ??!! Mais vous êtes fou ! Vous êtes fou !

Le D.G. conseillait mais restait bien en place accroché à sa paye comme une moule au rocher. Non seulement sa génération avait eu le plein emploi, les trente glorieuses, les salaires, les voyages, l’accès à la propriété, les retraites, la santé, mais elle se permettait en plus, en gardant le meilleur, d’être défaitiste et de juger la relève se démenant dans le marigot laissé en héritage. À peine une mare de boue dans laquelle grouillait sans oxygène le bas peuple et la classe moyenne écrasé par l’impôt. Des cons comme lui, acharnés à rester aux manettes d’un jeu dans lequel ils ne croyaient plus, étaient en train de couler le pays et vivaient dans l’opulence en instrumentalisant les peurs : des ordures.

Comme d’habitude, ce qu’avait dit le DG n’avait ni queue ni tête ce qui avait au moins la cohérence de lui ressembler. Comme d’habitude, il avait bloqué le dernier salarié histoire de retarder le moment quotidien du tête à tête avec lui-même dans son grand appartement vide. Il avait fallu que cela tombe sur le beau-père d’Armel. Putain ! Un jour, il se le ferait ce connard pathétique. Si seulement, il pouvait avoir le courage un jour de lui en coller une !

4

Plamondon… Mets ton casque !

Un flic qui fouillait le périmètre du meurtre, les petites pompes en cuir noir gelées dans la neige, avait finalement trouvé le sac de sport d’Armel entre deux voitures à peine à dix mètres du corps de Lacroutte. Le beau-père, arrivé en plein bordel, gyrophares et foule mal contenue, avait d’abord eu bien du mal à faire comprendre qu’il n’en avait rien à foutre qu’un connard un survêt se soit fait arracher la tête. Lui, c’était un enfant de treize ans qu’il ne retrouvait pas et si la blague durait, ils allaient tous avoir la mère sur les reins et ça ne serait rien à côté du père biologique qui était tout juste fou à lier…

Les choses ne s’étaient clarifiées qu’après que le beau-père, paniqué par les conséquences prévisibles de la situation sur son intégrité physique, a chopé un flic par sa doudoune, lui serrant si dangereusement le kiki que l’élégant en avait gardé comme des traces de plaisirs inavouables.

– Comment ça disparu ?

– Disparu connard ! Tu comprends ce que ça veut dire !!

Tout le panel du thriller bas de gamme était passé dans le regard du gradé appelé en renfort pour éteindre l’esclandre. Dépeçage, viol post mortem, diffusion sur YouTube… Le meurtre du dirigeant bourré se doublait d’une disparition de mineur. L’outrage à l’agent fut vite oublié. Les témoins potentiels commençaient à prendre la tangente par crainte d’y passer la soirée. D’autres restaient pour l’attrait de l’inédit. Personne ne comprenait ce qui avait pu arriver et dans quel ordre. Un enlèvement par un pervers en maraude ? Lacroutte qui aurait voulu s’interposer en pensant son heure de gloire arrivée ? Des voleurs d’autoradios surpris sur le parking ? Un durcissement des méthodes manouche ?…

Le commandant arrivé sur les lieux avait sécurisé la zone piétinée par les curieux. Trop tard. Rien que de voir l’état de la scène du crime, il en avait eu un haut le cœur.

– Mais, c’est pas vrai, c’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est que cette manif. Virez-moi tout le monde et garde à vue si ça résiste ! L’état d’urgence ça sert à quoi ?

L’affaire du petit Grégory avait marqué les esprits des années plus tôt, et déshonoré la gendarmerie. Le commandant de police pria pour ne pas avoir sur le dos une nouvelle affaire du « Petit Armel » qui viendrait faire ricaner ses rivaux de l’armée. Le hic était que ses subordonnées avaient fait preuve d’un tel amateurisme qu’ils allaient tout droit dans le mur. La misère et la populace remontaient des départements voisins plus pauvres et créaient, en matière de délits, de l’inédit pour ses troupes, plus habituées à jouer au tarot qu’à traquer du braqueur. Ca commençait à sentir l’égout dans les alpages frontaliers. Un débile de vingt ans avait récemment maquillé en suicide le meurtre de sa copine étranglée à l’aide de ses écouteurs d’iPhone®. Un autre abruti, à peine plus vieux, avait poignardé un frontalier qui s’était mis en ménage avec une jeune femme de sa famille. Pas mal de pendus aussi, des pertes d’emploi, des rêves trop usés.

Pour l’heure, le beau-père d’Armel se demandait bien comment son couple allait survivre à une telle catastrophe et appréhendait sérieusement la réaction du père. Le gamin introuvable, c’était l’inévitable défonçage de gueule par le loup au format XXXL qui était l’ex de sa petite fleur sauvage. Il allait se faire massacrer.

Un jeune homme en civil, très scolaire, le ramena au réel avec son bloc notes :

– Je dois relever votre déposition. On va faire vite, j’ai les doigts gelés.

Le flic en CDD, formé en deux semaines et qui pointait à Pole Emploi trois mois plus tôt, enchaîna les questions en essayant de tenir son stylo avec des moufles :

– Nom, prénom.

– De qui ?

– De votre fils.

– Armel Monfils.

– Je le sais que c’est votre fils.

– Monfils, c’est son nom

– Le nom de votre fils ?

– C’est pas mon fils.

– C’est pas votre fils ? C’est qui alors ? Déjà qu’il a disparu.

– C’est son nom.

– Le nom de votre fils ?

– Monfils, c’est son nom. C’est le nom de ma compagne.

– Votre femme s’appelle Monfils ?

– Voilà.

– Et vous, c’est quoi votre nom ?

– Plamondon. On peut avancer là ? Mon fils a disparu.

– Il faut savoir.

– Savoir quoi ?

– C’est votre fils ou c’est pas votre fils ? Vous avez vos papiers ?

Plamondon lui avait tapé dessus. Et Plamondon dans la panique tapait dur. Lui qui trépignait de sillonner la ville arme au poing pour retrouver la progéniture de sa futur ex pour sauver sa peau, se retrouva dans une cage, les phalanges esquintées, avec quasi instantanément, sa photo à la une des chaînes d’info directes garanties sans filtre :

– Bonsoir, et dernier point sur la disparition du petit Armel Monfils survenue il y a à peine une heure dans la petite ville de P…. Un suspect d’origine étrangère aurait été interpellé et serait, selon des sources proches de l’enquête, connu des services de police. Toujours selon les forces de l’ordre…

Le cirque était lancé. Les camionnettes avec antennes satellitaires étaient parties à toute blinde des parkings d’Île de France pour foncer sur l’autoroute comme des petites navettes spatiales hystériques. Le sous-préfet tiré du lit, couleur farine, prit la parole pour confirmer qu’aucune piste n’était écartée. Le président du club de foot, abasourdi, bouleversé, une pensée pour les familles, répondit aux questions de la première caméra braquée sur lui en se décoiffant discrètement pour paraître plus humain :

– Monsieur Schoufiral, vous êtes le Président du C.A.F.P. auquel appartenait Roger Lacroutte, vous vous connaissiez depuis des années, c’était un ami d’enfance. Vous connaissiez également bien le petit Ariel Sonfils, figure des équipes jeunes, un enfant sans problème. Quel est votre sentiment ce soir, à chaud, face à une telle tragédie ?

Facile. Finger in the noze.

Il était effondré. Il condamnait. Promettait de faire tout ce qui était en ses moyens pour soulager l’angoisse des familles et tout particulièrement celle d’Armel dont il connaissait le courage des parents. Il suffisait de reprendre les phrases utilisées au quotidien qu’il s’agisse d’une noyade de bambin (filmée), d’un drame des migrants (filmé) ou d’une catastrophe aérienne (filmée). Pour ce qu’il en avait à faire ! La folie montait dans les tours. Autant dire que le petit Armel avait du mouron à se faire. Personne n’allait l’aider à sortir entier de ce sac de nœuds. Il ne devrait, à l’image de sa génération, ne compter que sur lui-même.

 5

Papaoutai ?

Le pire, c’était cette odeur. À vomir ! Difficile à nommer. Et qui lui disait pourtant quelque chose. Ça sentait l’Asie, le chien mouillé, la bouffe impossible à mâcher. Ça sentait la sauce indienne, comme du vieux jus jaune à base de clous de girofle.

Armel s’était réveillé en foetus dans ce qu’il avait compris être le coffre d’une voiture en mouvement. Impossible de savoir combien de temps il était resté dans le cirage. Une douleur partant des mandibules venaient lui taper derrière les feuilles. Deux de ses bagues dentaires avaient sauté et le gosse les avait senties sous sa langue comme des petits bouts de gravier qu’il avait crachés dans le noir. Il allait devoir retourner chez l’orthodontiste et ça le gonflait. Son père, c’est sûr, allait encore les lui briser menu en lui expliquant de faire attention, que ce n’était pas parce qu’on se faisait kidnapper qu’il ne fallait pas prendre soin du matos.

Tiens d’ailleurs, il était où son père ? Ça faisait combien de temps qu’il ne l’avait pas vu ? Qu’est-ce qu’il foutait pendant que lui se les gelait contre une roue de secours ? Lui qui lui assénait des morales sans fin sur ce qui se faisait et ne se faisait pas et qui lui montrait ensuite comment démarrer une bagnole sans les clefs ou tenir une lame dans sa manche :

– Ça peut servir, qu’il disait. Plus tu sauras faire de choses, plus tu seras tranquille.

Ça énervait sa mère quand ils étaient encore ensemble. On ne montre pas à ses gamins comment voler des biftecks en grande surface ou se faire de l’argent de poche avec des clopes de contrebande. Armel ça lui plaisait. Parfois, c’était pénible. Se faire gauler par un vigile pour un bout de bœuf c’était plutôt la loose. Mais globalement, il adorait ce père capable de tout avec un je ne sais quoi de dangereux. Le beau-père aussi était sympa. Pris dans ses problèmes de salarié. Son père, ça ne risquait pas. Il aurait démonté n’importe quel boss lambda d’une pichenette dans le groin à la moindre remarque. Peut-être en avait-il un lui aussi finalement de patron mais il n’en parlait jamais. En attendant, il devait encore être à des milliers de kilomètres à faire je ne sais quoi et son fils n’avait aucune idée de ce qu’il allait lui arriver maintenant qu’il avait vu Lacroutte se faire truffer l’éponge.

6

… et deux !…

L’élément de réponse, se trouvait non loin de là.

Inconscient du danger qui venait vers lui comme un brochet dans l’eau froide, Jack Mentali fredonnait dans sa cuisine américaine tout en préparant un petit dîner Picard® de feignant. Bougies Casa® parfumées à l’hormone de mâle, éclairage rassurant, canapé grande taille, Jack Mentali n’en était pas à son coup d’essai et avait soigné l’ambiance. La fille invitée dans son chalet allait tomber dans le panneau aussi sûrement qu’une biche en pleins phares. Le prof de gym avait déblayé la neige à la souffleuse pour assurer le confort d’une place de parking. Les cristaux de neige dans les sapins et les stalactites accrochées aux gouttières dessinaient sous la lune un décor de James Bond au sport d’hiver. Deux murailles blanches lissées par le froid menaient à sa porte en imitation chêne impeccablement vernie. Sa maison, prise à crédit sur vingt ans, à l’écart du lotissement surplombant le lac, avait tout du piège pour partie fine au coin du feu. Sa dernière proie était une jeune répétitrice Australienne du lycée Jacques Chirac où le bellâtre enseignait à des jeunes filles en fleur l’art de courir autour d’un stade. Ah, comme il aimait voir bouger mollement les culs de cette jeunesse tandis que les filles bavardaient en alignant les mètres ! Comme il aimait ses poitrines de gazelle et ses mamelles généreuses qui hurlaient à la caresse tandis que les corps s’étiraient pour smasher un ballon de volley ou que s’empoignaient les membres dans les combats de lutte qu’il imposait pour de vagues raisons pédagogiques. Ces femmes de seize ans étaient une aubaine pour lui qui profitait de ce qu’elles lui donnaient avec la peur exquise des premières fois. Lui entretenait dans sa mini salle de muscu en sous-sol un corps maniéré qu’il adorait. Il profitait aussi de la nature somptueuse de la région et avait passé la matinée en combinaison jaune à travailler son rythme cardiaque en faisant de l’alternatif sur les pistes de ski de fond. Puis il était rentré développer ses pecs avant de tester un nouveau savon au miel bio d’Himalaya. Un masque réparateur intense pour ses cheveux avait clôturé les soins du mercredi et un poulet aux amandes et crevettes dégelait tranquillement dans le wok.

Tout était parfait. Une musique d’ambiance sortait de ses enceintes Bose® raccordées à l’iPhone®. Il ne restait plus qu’à enfiler son slip fétiche, une chemise à la cool et à relancer le feu. Jack le savait, la petite Australienne allait goûter du kangourou français. Et pas qu’un peu ! Ce serait pour lui autre chose que la vieille prof de lettres qui donnait dans le cougar culturel et le fatiguait par ses envies de mise en ménage. Comme si cette ruine à peine chaude pouvait espérer quoi que ce soit ! Qu’elle continue plutôt de traquer sur monvoisin.keum® pour des orgasmes livrés à domicile avec la pizza quatre saisons.

Moulé dans son boxer acheté au.dessous.dapollon.com®, le sportif traversa la cuisine et se servit une Suze limée en tapant dans les pistaches. Un léger courant d’air fit vaciller l’une des bougies. Il souleva le couvercle du wok et remua le plat mijoté, surpris qu’il sente à ce point les épices. Il n’avait pourtant pas forcé sur le cumin ou le mélange cajun en sachet et encore moins sur le curry. Juste un peu pour la couleur. Pourquoi ça puait si fort d’un seul coup ?

Jack Mentali tournait le dos à son destin, mais il ne le savait pas. Lui qui aimait tant le faire aux autres, se fit prendre par derrière, par surprise et bien à fond. Sa cervelle termina dans le plat de poulet et le tueur arrivé sans un bruit, rangea souplement son arme. Il retint d’un bras le corps qui glissa devant lui et le bourra contre les placards pour se faire de la place. Son doigt goûta le mélange dans le wok.

Trop fade.

Tous les condiments disponibles sur le plan de travail rejoignirent la préparation. L’assassin touilla. Il y avait comme un petit goût de boudin. Pour une fois qu’on avait cuisiné pour lui, il aurait fallu être ingrat pour se plaindre.

7

Karlouch, c’est de l’arabe ?

Trois mois plus tôt, le président Schoufiral avait fait venir l’un de ses joueurs dans son bureau. Emmanuel Bongo avait la peau séchée par la peinture, les mains bouffées par le White Spirit® et les ongles fendus jusqu’à la lunule. Le bout de ses doigts, à vif d’avoir frotté au papier de verre des portes de caves pleines de ciment paraissaient épluchés comme des carottes. De la poussière de plâtre lui collait aux muqueuses. Le jeune Malien avait dans les cheveux l’orange de l’antirouille et sur les avants bras le noir des balcons d’appartements qui se vendraient une fortune. Depuis des mois qu’il s’esquintait sur les échafaudages, il en avait entendu des promesses. Dans une semaine, dans quinze jours… Les belles paroles s’additionnaient comme des morceaux de sucre sur une table, balayées à chaque échéance d’un revers de main. Bloqué comme un esclave, obligé de croire les boniments de Schoufiral, Emmanuel Bongo s’était desséché dans un provisoire qui durait. Pas de fixe, pas de travail, pas de compte en banque. Rien qui ne permette de s’entraîner correctement et encore moins de profiter d’un foyer, d’une voiture ou de papiers en règle. Le jeune espoir des quartiers de Tombouctou, lâché dès son arrivée en France par un agent merdique, travaillait dix heures par jour, partageait un deux pièces avec huit autres clandestins et allait chier au fond de la cour.

Emmanuel Bongo voulait cependant croire encore en son étoile. Il n’avait pas quitté Tombouctou pour vendre du maïs grillé au-dessus d’un caddy sur un bout de trottoir de France ou finir dans une tente Quechua® posée sur une palette sous un pont. Ce qu’avait proposé le président Schoufiral avait le mérite d’être clair. Un autre joueur du groupe n’avait pas le rendement escompté et coûtait trop cher au club. Qu’une fracture ou une autre bricole le pousse vers la sortie et Manu prenait sa place sur la feuille de match. Bongo n’avait-il pas dans un derby précédent appliqué à la lettre les consignes du coach et jeté le meneur de jeu adverse sur un poteau en fonte où il s’était fendu l’œil ?

Propre. Pas même un carton. Et la victoire au bout.

Le forçat du foot avait ce soir-là regardé par la fenêtre du président et vu la lumière de sa dignité s’éteindre doucement. Les premiers sportifs arrivés sur la pelouse se faisaient des passes en une touche de balle. D’autres s’appliquaient au tennis ballon adroits comme des artistes de cirque.

Emmanuel était redescendu dans les vestiaires mettre ses vissés. Une heure plus tard, sa cible partait dans le fourgon des pompiers se faire poser des plaques au niveau de la cuisse.

C’était il y a trois mois. Le karlouch avait fait ce qu’il fallait.

L’affaire que le président avait désormais à régler était plus délicate. S’il avait pensé une seconde à Bongo, il avait vite compris qu’il lui faudrait agir autrement. Le Malien, aussi désespéré soit-il, n’avait pas le profil d’un tueur. Le travail devrait être fait par un pro. L’enveloppe et les vieilles photos que Schoufiral avait trouvées posées sur son bureau imposaient un traitement radical. Être la proie d’un chantage amateur n’était pas de son niveau. Qu’il ne sache pas exactement qui était derrière cette tentative absurde pour lui soutirer trois francs six sous n’avait aucune espèce d’importance. Il avait décidé par prudence d’éliminer tout le monde sans faire dans le détail. La vérité était qu’il aurait dû s’occuper depuis longtemps de cette veille histoire.

La solution était arrivée, très vite, presque d’elle-même par le biais de l’homme en charge d’une partie de ses transferts de fonds vers le Moyen-Orient. Un tueur mandaté pour un autre contrat devait passer la frontière dans la région et Schoufiral avait obtenu de l’emprunter quelques heures. Ils avaient convenu d’une somme complémentaire que le tueur toucherait par le biais de son contact installé à Dubaï. La filière n’était pas orthodoxe, le profil du mercenaire non plus, mais il présentait d’imparables garanties. Qui ferait le lien entre un professionnel furtif travaillant à l’international et un pauvre dirigeant de club au passé sans histoires ? Qui penserait à un contrat pour un prof de gym fou de la bitte connu pour se taper des banquières déguisées en soubrette ?

La suite des évènements semblait lui donner raison. Lacroutte s’était fait disperser les neurones et Jack Mentali allait subir le même sort si ce n’était déjà fait. Cette histoire avec le gamin kidnappé, n’était finalement qu’une diversion de plus que Schoufiral appréciait à sa juste valeur. Ce qui était des crimes nécessaires entre adultes devenait une affaire de détraqué sexuel. Son tueur allait certainement balancer le jeune Armel dans un fossé. Le gosse avait dû le surprendre. Combien d’enfants disparaissaient dans le pays chaque année ? Deux cents ? Mille ? Près de six cents selon les sources officielles. Des accidents. Des drames domestiques. Des pervers. Des concours de circonstance. Des choses si atroces que les services informés les taisaient pour ne pas créer le chaos. Il en savait quelque chose. Lui-même en avait quelques uns à son tableau de chasse de ces fugueurs partis jouer les Tom Sawyer et dont on retrouvait le visage sur les affichettes apposées en gare SNCF et dans les commissariats.

Schoufiral en attendant s’amusait de sa baraka. Le beau-père du gamin qui avait fait un scandale avait un casier long comme le bras. La mère, très digne, jouait son rôle et le père biologique restait introuvable. Le temps que la police s’affole, ramasse les cadavres, et fasse éventuellement des liens, son intérimaire de choc serait reparti vers un autre C.D.D.

Quelle bête il avait recruté ! Son tueur semblait sorti d’un autre monde. Le vacataire spécialisé en mise à mort puait comme personne et avait tout de l’indien du Pendjab. Schoufiral adorait.

8

Techniquement, c’est une analepse.

Trente deux ans plus tôt, une adolescente descendait d’un camion avec la lenteur d’une larme de mélasse coulant le long d’un tronc. Elle n’était que de passage et visait la frontière vers l’eldorado voisin. Le vigile de la boîte de nuit l’avait vu traverser le parking d’une diagonale fatiguée et s’était effacé devant elle comme on laisse se rétracter une fleur dans les flammes d’un fourneau. Elle frôlait les seize ans et une trappe en fonte venait de se fermer derrière elle et ses longs cheveux blonds. Trois types presque aussi jeunes qu’elle, tapis dans un angle, araignées dans un nid, l’avaient invitée à prendre un verre. L’un ricanait beaucoup, allait chercher l’alcool et gardait des traces de terre sous les doigts. Le deuxième adorait le ski, faisait semblant de boire et se palpait le biceps en parlant. Le dernier, petit de taille, hurlait en jetant des billets que cela s’ajouterait à l’ardoise de son père. Les bouteilles, telles des quilles sur un strike, tombaient les unes sur les autres. La vodka rinçait les gosiers et la fille en fugue mineure sifflait les coupes de champagne comme si le lendemain ne voulait rien dire. Au moins, elle était au chaud. Les heures, les kilomètres et les nuits dehors l’avaient usée. Parfois elle se disait qu’il était temps de rentrer. Qu’après tout ce n’est qu’une énième engueulade avec ses parents. Que son père, si dur, pourrait peut-être comprendre. Mais s’en était-il seulement soucié ? Ici, ce trio s’amusait. Ils n’étaient pas méchants. Elle le noterait peut-être dans son carnet.

 9

Armel in the box

Quand Armel s’en sortirait, il dirait à ses potes que le sang sur la neige, la tête vaporisée de Lacroutte, le trajet dans le coffre, le froid qui lui tapait au bout des doigts, le monstre et son odeur atroce, tout ça, ce n’était rien. Rien comparé à l’instant qui lui avait vidé le ventre où il avait compris que la vie pouvait réellement finir. La sienne. Imaginer la peine de son frère. De ses grands-parents. Ne plus courir. Il dirait à ses potes combien il serait content de les revoir, qu’ils pourraient manger des endives immondes à la cantine que ce n’était pas si grave.

10

Analepse toujours…

Les baffles balançaient de la guimauve. Instant d’émotion pour les travailleurs saisonniers et les frontaliers venus se mélanger aux élèves de l’école d’infirmières. Des catherinettes en bande se déchainaient, bien décidées à se faire trousser dans la nuit. Tout le monde se connaissait et descendait de la bière chaude. C’était la fête à la choucroute. La fille aux cheveux longs avait déjà trop bu. Cendrillon voulait rentrer. Un garçon était sorti des fumigènes tandis qu’elle dansait sans énergie sur la piste. Il prit l’adolescente par la main et l’emmena avec lui. Les trois petits cochons ricanaient. Ils se levèrent et suivirent le couple qui marchait vers le parking.

11

Bien fait pour sa gueule !

Quelle aubaine pour un journaliste ! Deux homicides en moins d’une heure dans un rayon de dix kilomètres, l’alcolo dirigeant bas de gamme des footeux et le queutard trousseur de boulangère ! L’horoscope de Pascal-Bertrand Maillard l’avait dit : « Côté professionnel, vous verrez votre horizon s’élargir. De nouvelles opportunités s’offriront à vous. » Ça n’avait pas loupé.

Ce samedi soir le changeait des feux de cheminée, des nécros de grands-mères ou des accidents tragiques de la route. Le prof de gym allait avoir droit à une mise en avant calomnieuse et un portrait mitonné aux petits oignons. Ça n’était rien de dire qu’aucune mort violente, jamais, n’avait à ce point réjoui le journaliste et il avait dû cacher sa joie à mitrailler la scène du crime avant que les gendarmes n’arrivent.

Combien de Bovary locales ce sportif poutré comme une abeille avait-il séduites ? Combien de femmes délaissées ou friandes d’exotisme étaient passées par son chalet prétentieux ? Son ex le lui avait bien dit et avait été sans pitié. Oui, Mentali n’était qu’un coup. Oui, c’était un maniaque de la bitte, il avait parfois des potes avec des masques. Oui, c’était un mégalo au mode d’emploi simplifié. Et alors ? Au moins, il n’était pas question de belles promesses non tenues. De beaux bras, des cuisses bien faites, des fesses d’homme, un vrai souffle dans la nuque, de l’expérience. Marre des bourrelets en devanture, du goût des clopes sur la langue, des bruits douteux derrière la porte des toilettes. Voir le bellâtre au physique impeccable, avachi sur le carrelage, sa queue flétrie, peau morte coincée sous l’élastique, faisait du bien au journaliste. Une bitte ça ? Une marionnette du Muppet show oui. Une méduse sur le sable. De la peau de saucisse.

Pascal-Bertrand Maillard avait été prévenu par le coup de fil d’un voisin alors qu’il était au stade. Depuis que le service marketing offrait un mois gratuit pour les « rabatteurs », les délations giclaient comme du lisier d’un épandeur :

– Ça a gueulé, nom de Dieu ! Et puis y‘a une voiture qui est passée en trombe devant la ferme. Une petite voiture rouge.

– Merci ! Merci beaucoup. Vous êtes un bon citoyen. Surtout n’y allez pas, ça peut être dangereux, je préviens les gendarmes et j’arrive. Si y’a quoi que ce soit, je passe vous voir après.

Comme ça il était tranquille. Maillard avait téléphoné à la brigade juste avant d’arriver sur place et avait eu tout le temps de prendre des photos.

C’est sûr que quelqu’un avait du crier en découvrant le tableau ! Jamais Mentali, dans ses performances les plus exceptionnelles, n’aurait espéré tirer un tel hurlement de l’une de ses conquêtes. Le cri de l’Australienne avait vibré jusque dans son bush natal où son lézard totem avait subitement rouvert les yeux. Un éclair était monté de la terre aborigène vers l’immensité du ciel et un requin avait viré de bord au large de Melbourne.

Le journaliste jubilait. Les moins 15° affichés au tableau de bord ne refroidissaient pas sa joie. Le thermomètre pouvait bien se bloquer à 30° sous le zéro, le porte-drapeau des cocus de la région ne pensait qu’à l’édition du lendemain. Les unes sournoises allaient se succéder sur la semaine et, bien sûr, il en rajouterait sur le décor, évoquerait une mystérieuse voiture et insinuerait un accident lié à des pratiques mêlant érotisme et légumes de belle taille. La photo de Mentali en slip de gala illustrerait le propos et surpasserait en intérêt celles prises lors du défilé printanier des conscrits dans la grande rue de la ville. Des libellules de cent kilos y côtoyaient des majorettes trapues, des cowboys sur des poneys riaient aux côtés de romains drapés dans du tergal. Le hors-série de la dernière fête montrait d’ailleurs ce salaud de Mentali moulé dans un collant de Batman bras dessus bras dessous avec Lacroutte dans son costume d’arbitre, le petit Jacques Mellotta juste derrière eux qui faisait des bonds pour qu’on ne l’oublie pas.

La main de Pascal-Bertrand Maillard s’immobilisa sur les clefs de contact. Lacroutte, Mentali, Mellotta ! Ces guignols se connaissaient depuis toujours ! Même génération, même quartier, mêmes conneries faites ensemble et mêmes bars, jusqu’à ce que la vie rappelle les origines sociales et les éloigne peu à peu. Pas tant que ça finalement. Les deux premiers bouzillés le même soir. Et si le hasard n’avait rien à voir dans ces morts violentes ? Ne tenait-il pas là l’enquête à mener pour sortir de son trou ? Sûr que ce n’était pas les gendarmes de la brigade qui pourraient y penser. C’est à peine s’ils se connaissaient entre eux, se rappelaient le nom de l’ancien maire, ceux des propriétaires des bois ou des usines du coin, savaient qui couchaient avec qui, qui se retrouvaient en loge, ou encore s’étaient marié pour réparer une grossesse imprévue.

Lacroutte picolait et n’avait vécu que pour le foot. Mentali posait désormais pour la postérité comme il avait vécu, la queue à l’air et les couilles vides. Le petit Mellotta, quant à lui, avait repris l’agence de son père et avait surtout dilapidé le capital. Oui, il y avait un truc nom de Dieu ! Et ça, Pascal-Bertrand Maillard allait se le garder. C’était sûr ! Le journaliste attrapa sous le siège sa bouteille de Daniels® et en siffla une bonne rasade. Rien de tel contre le froid et les émotions fortes. La réalité, décidemment, était bien meilleure que la fiction.

12

Dis ! Quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ?

« Manouche mâche, lâche la louche,

Chute sans choc, la soupe gicle,

Flaque sur nappe, une gifle claque,

Querelle noire, la nuque craque. »

Le carnet à la couverture rouge cerise de la fugueuse aux cheveux longs s’ouvrait sur ses quatre lignes. Elle aimait trouver des mots et des images. Des associations d’idées qui lui venaient de choses parfois sans rapport entre elles, qui ne la concernaient pas toujours, mais faisaient leur nid en elle sur les parois de son être sans jamais trouver de sortie. Écrire calmait l’agitation. Apaisait l’anarchie.

Elle avait commencé à prendre des notes quelques années plus tôt après qu’un garçon de son âge s’était pendu à la rentrée. Elle le connaissait depuis toujours.

« Un enfant s’est pendu, la ville baisse la tête,

Éduqué à poings nus,

D’une mère tatouée, d’un père jamais vu. »

Un surveillant avait ramassé le carnet. Ses parents avaient été convoqués. Était-ce bien elle qui avait écrit ces lignes ? Et pourquoi ces « poings nus » ? La violence qui s’en dégageait ne cachait-elle pas d’autres problèmes pour une gosse en sixième ? Les questions une fois posées, les parents mis à mal et rendus nerveux, elle était restée seule à la table familiale, sous l’ampoule, les yeux braqués sur elle. Verrouillée. Pour ses parents, elle les avait fait remarquer, ils avaient dû se justifier. Peu importe de quoi. Elle les avait trahis.

13

Dors, mon enfant, dors…

Les trois petits cochons et le nouveau garçon avaient emmené la fille au théâtre forestier, sur les hauteurs de la ville, là où les centres aérés venaient faire des poule-renard-vipère et où les familles pique-niquaient le week-end en improvisant des parties de frisbee et des caches-caches bon enfant. Un endroit désert la nuit avec des chemins et des clairières isolées. Le petit Mellotta assommé de vodka cuvait dans la voiture. Lacroutte ne valait pas mieux. Mentali avait sorti la fille puis l’avait pliée sur une table de ping-pong en cimant, la bouche bâillonnée pour étouffer ses cris. Elle s’était sauvée une première fois et il l’avait rattrapée contre un plateau de sapin sur lequel seraient posés le lendemain les glacières, les paquets de chips et les coudes d’enfants. Le garçon, lui, avait regardé, calme, et avait pris le relais. Il avait entraîné l’adolescente dans le bois, aspirée par la nuit. Une branche avait craqué. Lorsqu’il était revenu, sorti de l’ombre comme s’il n’était jamais parti ou juste pour fumer une cigarette, il avait dit, étrangement détendu.

– On rentre. Elle veut rester tranquille.

14

Toutes mes condoléances, euh, je veux dire, comment ça va ?

Madame Mellotta, née d’une lignée de pharmaciens portant un autre nom, avait entrebâillé la porte une fois que Pascal-Bertrand Maillard ait décliné son nom. Non, Jacky n’était pas à la maison. Non, elle ne savait pas quand il serait là. Il était parti le matin, elle ne l’avait pas revu. Il allait souvent le soir Au Complexe® voir ses associés. Le journaliste pouvait entrer l’attendre ou passer le rejoindre, il y serait sans doute à bavarder au bar ou dans son bureau à défaire son couple avec une employée. Elle ne posait plus de questions.

La neige tourbillonnait dans l’entrée et Pascal-Bertrand Maillard n’avait pas insisté. Il y a encore vingt ans, cette femme était d’une beauté qui dépassait de loin le cadre de la région. Le temps ne l’avait pas arrangée. Soin régénérant La Prairie®, anti-cernes Shiseido® et acide hyaluronique ne pouvaient ranimer l’étincelle perdue de ses yeux. La voir comme ça lui serrait presque autant le cœur que de savoir qu’elle allait peut-être pleurer un homme qu’elle n’avait jamais vraiment aimé. Jadis, il aurait donné n’importe quoi pour l’embrasser. Sans doute aurait-il dû tenter sa chance quand elle posait sur lui son regard comme une invitation. Il n’avait pas osé, étouffait dans son corps mal dégrossi, se croyait paradoxalement meilleur que tous et surtout que cette ville. Il était parti mettre ses rêves à l’épreuve, avait voyagé avec des grands airs, était revenu avec de petits souvenirs. Son tour était passé. Aujourd’hui, il faisait parti du décor, il était le journaliste qu’on saluait, mais dont on se méfiait, à qui chacun, du député au commerçant, racontait des histoires pour qu’elles éclaboussent un jour la réputation d’un autre.

Là, il faisait choux blanc. Pas de Jacky Mellotta à la maison. Pascal-Bertrand Maillard remonta dans sa Fiat®, dévissa le bouchon de la bouteille, et le cœur n’y était plus. Il se sentait aussi minable que le prof de gym dans une version romantique qui ne valait pas mieux. Il était un menteur vieillissant assis dans sa voiture par moins vingt qui jugeait chaque jour les autres et avait détruit tous les possibles. Il but encore. S’apitoyer sur son sort était encore ce qu’il faisait de mieux.

15

Je veux du Eu !

Il en va des meurtres comme des émeutes. Les populations se livrent au pillage quand sautent les digues et que tout devient possible. La confusion générée par le meurtre de Lacroutte et la disparition du gamin permettaient les écarts et le club ne pouvait y échapper. Un jeune des U13 avait récupéré un sweat d’Arsenal dans le carton des habits trouvés. Un autre avait fait les poches des entraîneurs tandis qu’un éducateur en CUI/CAE, bac +5, 412 euros par mois, avait tapé l’ iPhone 8® d’un gamin et n’avait plus qu’à en craquer le cloud.

Emmanuel Bongo avait vu plus grand : il était entré dans le bureau du président et avait doucement rabattu la porte. Pas mal de monde était encore en bas, dans la grande salle, à boire du café. Le joueur avait prévu de fuir par l’escalier de secours donnant sur les annexes en terre battue. Trop de précarité. Qu’il se blesse ne serait-ce qu’une semaine et il était fini. Un calme surprenant avait éteint les battements de son coeur. Il agirait vite et disparaîtrait. La recette des trois buvettes et le liquide des primes de match devraient suffire pour passer la frontière ou remonter vers l’anonymat de la capitale. Le fric était forcément quelque part. Pas de coffre, tout le monde le savait. Le président Schoufiral avait l’arrogance des intouchables. Il distribuait tous les mois, selon un rituel immuable, les fixes négociés en début de saison. Les gars attendaient à la queue leu leu dans le couloir suivant l’ordre affiché sur une feuille au mur. La gueule tirée par celui qui sortait du bureau renseignait sur le contenu de l’enveloppe puisée dans le tiroir. Flatterie, menace, bonus ou sanction. Schoufiral régnait, propriétaire de ses gladiateurs modernes comme il l’aurait été dans un autre siècle, ailleurs, d’esclaves ayant trimé dans ses champs de coton, ogre débonnaire, faiseur d’aumônes, évêque du saint-fric exigeant en retour qu’on lui baise la bague.

Emmanuel Bongo vit le sac Hyper U® posé contre le mur sous une étagère de coupes. Le trésorier y avait vaguement camouflé la recette sous des paquets de chips et des gobelets après avoir fait les comptes et soustrait les 20% pour la caisse noire. Mille spectateurs qui picolaient du vin chaud et se goinfraient de saucisses ça faisait pas mal de cash. Restaient les primes. Manu contourna le bureau, secoua le tiroir, attaqua avec son tournevis de chantier le métal de la serrure jusqu’à en faire céder les pattes. Les enveloppes étaient là, sous un agenda, marquées aux initiales de chaque joueur. Une pochette translucide avec des coupures de cinquante et vingt euros côtoyait un verre à boire posé près d’une boîte en bois. Il l’ouvrit. Elle contenait une montre de belle facture, sobre, une boucle d’oreille et trois photos qu’il retourna.

Trois photos pour un seul visage.

Des cheveux longs et blonds.

Son cœur, un instant arrêté, se remit à taper comme celui d’un renard attaqué par les chiens.

16

… et trois zéro !

Pour faire chanter un homme, la règle d’or est de maîtriser son sujet, d’éviter les approximations et de manier d’autres instruments que le rêve, en d’autres termes, il faut savoir ce que l’on veut et s’en donner les moyens. La somme exigée à Schoufiral était un peu trop excessive pour que le président ne remette pas à zéro le compteur du doux rêveur qui s’était permis de croire qu’il pouvait le transformer en tiroir caisse. L’escroc à la petite semaine aurait du comprendre que le pot de fer est toujours plus solide que le pot de terre et que si l’histoire de Perrette et son bidon de lait est racontée aux enfants, c’est bien pour leur éviter un jour de faire n’importe quoi. Ce n’est pas au vieux loup que l’on apprend à tendre des pièges et qui s’y frotte en meurt. Le président avait pris Jacky Mellotta en cours particulier, version radicale accélérée, et l’avait fait monter dans les aigus. Sa cuillère à glace aiguisée sur les bords comme un couteau, faisait des boules de chair très rondes et pouvait lever un œil comme du beurre. Mellotta… Quel con ! Schoufiral comprenait mieux maintenant le manque global d’arrogance du petit affairiste, l’impression de flou qui émanait de sa personne, ce qui faisait qu’il n’avait jamais vraiment réussi. Malhonnête sans envergure. Honnête sans conviction. Progressivement rongé par les dettes, étranglé par ses investissements et incapable d’être suffisamment cynique pour voir les choses en grand, Mellotta avait surtout été miné des années durant par la culpabilité, ce qu’il savait et l’incapacité d’en faire quoique ce soit. Minable de bout en bout… A l’époque, il n’avait pas posé de problème. Trop bourré. Assommé par l’alcool. Incapable de se souvenir. Du moins Schoufiral l’avait-il cru. Pour lui c’était la première fois. La fille l’avait révélé. Souvenirs, souvenirs… Comme il avait aimé sentir son corps se cambrer sous le sien puis s’alanguir lentement. Il avait appris par la suite à être plus discret et surtout à agir en solo. Mentali, n’ayant jamais clairement fait la différence entre le bien et le mal, n’avait jamais posé de question et se foutait complètement que la môme soit rentrée à pied de nuit ou que Schoufi l’ait esquintée. Lacroutte dormait sur la banquette arrière et s’était fait raconter la soirée le lendemain, bêtement, comme lorsque l’on veut partager une bonne blague que l’on a ratée. Il s’était contenté de la version « bonne baise sous la lune avec une fille facile », déçu de s’être endormi, persuadé que la fugueuse avait repris sa route. Restait Jacky Mellotta. Il n’avait pas non plus posé de problème. À bien y réfléchir, il n’était pas non plus revenu sur les blancs laissés par cette virée. Puis il avait été repris en main par son père qui l’avait envoyé à l’époque dans une école en Angleterre. Pourquoi l’Angleterre ? Pourquoi pas la Suisse plus proche ? Plus loin pardi ! Loin des yeux, loin des coups. Schoufiral avait compris rétrospectivement que le petit Mellotta ne devait pas être si bourré que ça et qu’il avait mis les bouts de sa propre initiative, effrayé de ce qu’il avait compris. L’idée l’avait bien effleuré à l’époque, mais il n’en avait pas fait cas. Insouciance de la jeunesse. Pas de cadavre, pas d’enquête. La fille était une rôdeuse comme il y en avait tant. Or Mellotta n’était pas sorti de la voiture, n’avait rien vu, bavait dans son sommeil. Schoufiral, après avoir raccompagné les autres, avait ramassé une bâche, s’était changé avec des habits bons pour passer au feu et était revenu dans le bois ramasser le cadavre qu’il avait ensuite jeté dans un trou de pâture. Un endroit qu’il connaissait, à l’emplacement transmis de père en fils où il avait par la suite pris ses habitudes, poursuivant une tradition locale facilitée par le sous-sol calcaire, les grottes invisibles, rarement répertoriées, pratiques pour balancer les collabos, les résistants, les boches, les fuyards, les réfugiés, les carcasses de télés, les bagnoles, les enfants illégitimes, anormaux, violentés, les femmes d’un soir ramassées pour s’amuser un peu, des randonneurs butés par accidents ou pour rappeler que l’on était chez soi, les cadavres de vache, de loups, des bombes pour les militaires comme au trou de Jarden. Schoufiral, hormis un peu d’amiante, n’y mettait que du bio dont la décomposition ne risquait pas tant de polluer la nappe phréatique. Du bon bio d’humain, la plupart du temps travaillé à la main. Pauvre petit Mellotta. Schoufiral, avec son sens inné du timing né de l’expérience et d’un talent certain pour l’organisation, avait ramassé son maître chanteur et l’avait enchaîné dans la cave de son pavillon. Efficace, souvent souriant, toujours actif, il avait plié l’affaire en trois quarts d’heure nettoyage inclus. Les confirmations souhaitées étaient tombées. Mellotta, nu comme un ver, accroché la tête en bas comme un lapin, avait raconté son histoire. Trente deux ans plus tôt, rentré du bois, déposé devant chez lui par Schoufiral, ayant simulé son état d’ébriété par peur panique d’être témoin de choses qu’il ne voulait pas connaître, obsédé par le fait d’avoir laissé une femme seule en pleine forêt, il était reparti sur une impulsion vérifier ce que son imagination lui laissait supposer. Il avait pris le vélo et l’appareil photo de son père, avait appuyé comme un fou sur les pédales jusqu’au théâtre forestier, dessaoulé par le vent et l’effort. Il avait trouvé une boucle d’oreille sur une table de ping-pong, continué vers la lisière des arbres et pris un sentier qui partait dans l’ombre. Un silence de crypte végétale s’était refermé sur lui. Le tapis d’épines amortissait ses pas. Une clairière et une silhouette au pied d’un grand sapin avec le visage caché par ses cheveux longs, une entaille profonde sous la gorge et la tête qui s’était presque détachée du tronc lorsqu’il l’avait poussé du pied pour la regarder…

Schoufiral s’était fait plaisir en se rappelant le bon vieux temps. Puis il avait saigné Mellotta et prévenu son tueur qu’il pouvait passer à l’action et buter les deux autres. Celui-là, c’était un solide. Qui puait méchamment, certes, mais particulièrement séduisant avec sa trogne de monstre. Tout à fait le type d’homme dont il adorerait partager les souvenirs. Il avait parfaitement rempli sa fonction. C’était le cirque en ville et les gyrophares sillonnaient la campagne. Schoufiral devait maintenant le rejoindre pour voir ce qu’il avait fait du gamin. C’était ça, être patron. Action, réaction. On ne comptait pas ses heures.

17

Oui d’accord, mais juste pour goûter…

Armel ne sentait plus ni ses jambes ni ses bras. Le froid, qui passait par les interstices de la carrosserie du véhicule, l’avait figé comme un steak dans le congel. Une sensation d’engourdissement avait progressivement remplacé la douleur. La jante de la roue de secours lui cassait la nuque, mais il ne le sentait pas plus qu’un oreiller moelleux. Armel se sentait partir. Aucune envie de lutter. Une délivrance merveilleuse. Il n’entendit qu’à peine le coffre s’ouvrir. Que la voiture se soit arrêtée une première fois, puis soit repartie au bout d’une dizaine de minutes avant de se garer à nouveau, lui avait complètement échappé. Il avait été soulevé d’une main et porté comme un sac jusqu’au salon d’un pavillon où il avait été posé sur un canapé plutôt cosy. Menotté par la cheville au pied d’une table en verre étrangement scellée dans le sol, il n’avait pas vu son ravisseur disparaître dans une pièce et farfouiller dans les placards. La chaleur des radiateurs poussés à fond avait peu à peu dilaté ses veines rétrécies par l’hypothermie et le sang avait de nouveau circulé en se frayant un chemin jusqu’aux bouts de ses doigts. L’onglée, comme il ne l’avait jamais eu, transforma ses extrémités en autant de panaris prêts à exploser. Une migraine colossale lui comprimait le cerveau. Vivre au chaud faisait plus mal que de mourir de froid. L’homme, énorme, rentra dans le salon avec des vêtements sous le bras et lui fit le plus pourri des sourires. Un orque de la Moria voulant amadouer une belle-mère n’aurait pas fait mieux. Son haleine, même à cinq mètres, décollait le papier et valait l’odeur des charognes crevées en plein soleil. Le canapé s’affaissa comme sous le poids d’un veau lorsque l’homme s’assit aux côtés du gamin qui en oublia son cul gelé bleu comme celui d’un schtroumpf. Le colosse le prit contre lui et le frotta dans ses pattes comme pour l’étouffer. L’odeur était atroce. Un chien avec un bout de chat coincé dans les chicots. À se demander pourquoi ce type utilisait encore un flingue pour éliminer les gens. Les feuilles des arbres séchaient sur son passage. Le lait caillait aux pies des vaches. Une vraie pub pour la prévention dentaire dans la version « Avant, j’avais perdu ma brosse ».

Quoi qu’il en soit, le Shrek se comporta comme une véritable petite nurse anglaise et retira les chaussures d’Armel, ses chaussettes, lui fit passer par-dessous tête tee-shirt, sweat et veste de survêtement avant de le frotter à nouveau puis de lui faire enfiler à même la peau une polaire blanche. Le gamin, de plus en plus réveillé, se demandait sérieusement s’il n’avait pas basculé dans une faille spatiotemporelle peuplée de créatures. Un coup, on l’assommait, un coup on le bichonnait. C’était à n’y rien comprendre. Le Chewbacca velu continuait son programme de réanimation et lui enfila des chaussettes de montagnards. Il s’était relevé pour revenir avec une couette et un plein verre d’un liquide doré qu’Armel dut boire en entier.

– Ahhhhhhhh………….

Ce con lui faisait le coup de la gnole ! Que Lacroutte se soit fait disperser le brushing n’était plus qu’un lointain souvenir. Une miette sur une table Le gamin voulait s’en tirer. Il n’était pas question qu’il lâche la rampe. Sa bonne fée bizarre lui tapota gentiment les joues et le redressa sur la banquette. Elle avait fait deux traits sur la table, comme des mini lignes de craie, et lui tendit une paille :

– Ça comme Nesquik®. Donner force. De temps en temps tu peux. Là, tu dois.

 18

I’m no rap anymore

Armel avait tapé dans la schnouff. Pensait aux rappeurs qu’il écoutait habituellement dans sa chambre sur son ordinateur. Kaaris ! Il était où Kaaris avec ses gros muscles, sa grande gueule et sa kalache en plastique ? Hein ? Et papy Booba ? Il était où l’exilé de Miami transi de lui même quand lui était dans la merde à côtoyer un monstre ? Et Dosseh ? Et tonton Gradur ? Il était où Gradur ? Il faisait du VTT à la campagne ? Punchlines, clashs, meufs en string, piscines… Que des grandes gueules.

Armel avait toujours pensé dans un imaginaire flou qu’il était le petit frère de tous ses rigolos, entouré de leur bienveillance et que, s’ils se bouffaient le nez entre eux à coups de biffetons et de croupes vulgaires, c’était sans le dire pour avoir le privilège de veiller sur lui. Il était l’anneau d’or du rap mondial. La révolution du flow. Le zoulou blanc. Le fusil d’assaut de la phrase qui tue. L’usine à cash. En un mot l’avenir. Il était surtout complètement défoncé.

Le Grand Curry, après avoir tapé à nouveau dans le tas de poudre, était sorti et Armel s’était retrouvé seul. Son père ne semblait pas pressé de faire un roulé boulé dans le salon pour le tirer de là. Armel s’en était mis plein le nez. Les sinus anesthésiés, le front figé par une onde de glace, le cœur en tachycardie, le gosse s’était transformé. Un psychopathe avait fleuri dans son corps de treize ans comme un champignon chinois réhydraté sous la flotte. Le premier à franchir la porte du pavillon allait se battre contre un Pitbull de cinquante kilos. Le gamin venait de plier le pied de table qui le retenait prisonnier. Il était terrifiant.

19

Au petit bois des barbelés, nous irons nous promener,

Au petit bois des barbelés, tu pourras reposer.

Encore des heures sup ! Schoufiral était un patron, et donc par définition, était bien occupé. Entre ses activités officielles et celles plus discrètes, entre le travail de représentation au club ou dans les associations caritatives et les manœuvres illégales, il y avait dû gérer le petit Mellotta enlevé le matin, charcuté le midi et jeté dans le trou après la pause déjeuner. Il y avait eu dans la foulée le feu vert au tueur embauché en extra pour buter Lacroutte en fin de journée et refroidir Mentali un peu plus tard. Un bon petit timing idéal pour faire paniquer les forces de l’ordre débordées par un tel pic de violence. C’était ajouté à ce joli programme l’alerte enlèvement du gamin et Bongo pris en flag en train de taper dans la caisse du club. Une véritable aubaine. Comme s’il n’y avait pas déjà assez de cadavres pour que plus personne n’y comprenne rien ! Tout ça parce que le jeune sénégalais avait pensé se faire des ronds facilement. Sa disparition allait en ajouter au capharnaüm ambiant en ajoutant une diversion parfaite. Heureusement que Schoufiral était monté dans son bureau avaler ses cachets. Il était tombé sur le joueur debout devant le bureau et l’avait esquinté vite fait puis ligoté comme un veau avant de redescendre tranquillement tenir son rôle de maître des lieux. Les flics remballaient. Schoufiral avait poliment marqué sa peine. Elle était sa croix, lui, le leader des brebis. Le drame les laissait tous orphelins de leur frère de pelouse. Il appellerait plus tard pour signaler que son bureau avait été fracturé et jouerait sa partition. Oui, un salaud avait profité de la pagaille pour se servir. Ce n’était pas le casse du siècle, non, mais c’était une trahison. Le geste abject d’un individu sans morale, d’un extérieur, d’un mercenaire qui ne respectait même pas le deuil du dirigeant exemplaire qu’avait été Lacroutte. Pauvre Lacroutte ! Qu’en aurait-il pensé lui qui était si solidaire et digne de confiance, lui qui portait si haut les valeurs du groupe et de l’esprit d’équipe ?

Le président, même s’il ne pouvait qu’être embarrassé par la perte de la recette, n’aurait pas le cœur de venir porter plainte. L’argent… Que valaient quelques milliers d’euros face à tant de douleur… Voir un ami mourir… Un enfant de treize ans disparu… Les réfugiés en mer et la guerre dans le monde… Ne verraient-ils pas tous demain ce qui pourrait être fait en recoupant les souvenirs ? La priorité, vraiment, allait au petit Armel dont la mère était si courageuse.

Dans les faits, Schoufiral était remonté dans son bureau, avait drogué Manu Bongo avec des Stilnox® et l’avait fait à la manière du bon père de famille pour rassurer sa future victime. Tout le monde peut faire une connerie n’est-ce pas Manu ? Je ne vais tout de même pas te donner aux flics ? Faire de ta vie un enfer avec taule et au mieux retour en charter menotté à un siège ?

Il aurait pu aussi, mais Schoufiral était le seul à le savoir, encorder le black dans une cave et rejouer la scène du dîner dans Les incorruptibles où Al Capone éclatait devant témoins en noeud pap la tête de l’un de ses lieutenants à la batte de baseball. Jolie tache rouge avançant sur la nappe comme un vin renversé. Il aurait adoré. De Niro l’inspirait. C’était une belle époque. Chicago, la Prohibition, les jeux d’argent, les bars, le racket, la corruption et le proxénétisme. Les hommes de mains qui savaient faire cracher le plomb et jouer du surin. Joe la Pétoire… McGurn La Sulfateuse… Le massacre de la Saint-Valentin et le petit Eliot Ness en incorruptible pour les maintenir en alerte afin de garder la forme. Avoir vingt ans dans les années vingt de l’autre côté de l’Atlantique ! Travailler à l’ancienne. Tenir de grands cabarets de jazz pour blanchir l’argent plutôt que des casinos de province ou des clubs de foot. Fréquenter Duke Ellington et Louis Armstrong. Diriger le Cotton Club ou le Sunset cafe. Enlever des pianistes en limousine et les faire jouer pour vous trois jours durant pour un anniversaire en leur bourrant les poches de billets. Être à ce point respecté que vos rivaux à l’agonie, vingt balles dans le buffet, disaient aux poulets arrivés sur les lieux avant de mourir : « Personne, personne, m’a tiré dessus. »

La classe.

Là, ce soir, ce n’était pas ça. C’était la France et Schoufiral manquait de personnel. Buter le Malien au club dérogeait clairement aux règles élémentaires de la charte du fairplay édictée par la fédération française de football.

– Allez Manu, on ne va pas dormir ici. Tu vas me rendre un dernier service et on gardera ça pour nous.

Les cachets avaient mis le négro dans le cirage. S’il pouvait marcher tout seul, il ne serait pas plus dangereux qu’un lapin et ce jusqu’au petit bois et le grand trou final. Il y rejoindrait Mellotta et lui ferait peut-être même un dernier bisou en s’écrasant sur lui. C’était le mois du blanc, liquidation totale. Chaque éléphant a son cimetière et Schoufiral faisait profiter du sien à l’œil sans racketter sur le prix des concessions. Encore un domaine où il volait moins que l’état. Sa berline arriva à la pâture en dix minutes, chauffage à fond, et le dirigeant poussa Manu devant lui qui titubait dans la neige. Le joueur s’enfonçait jusqu’à mi cuisse. Il ne serait pas le nouveau Thomas Sankara comme il l’avait souvent rêvé lors de ses footings. Il ne sauverait pas les manuscrits de Tombouctou en finançant la construction d’une bibliothèque panafricaine. La charte du Manden tatouée sur son épaule ne serait pas gravée sur une immense place, cœur d’une nouvelle Afrique, pour être lisible depuis le ciel. Il prit la première balle quelque part près du cœur. L’arme s’enraya sur la deuxième et explosa dans la main de Schoufiral qui ne comprit pas tout de suite que la charpie au bout de son bras serait pour toujours le souvenir de son meurtre. Sa retraite de Russie. Son géranium. Quelle merde ! Il planta son moignon dans la neige pour anesthésier la douleur. Manu resté debout, maintenu par la neige autour de ses cuisses, fut tabassé avec un piquet de clôture. Tabassé encore et encore, baratté jusqu’à n’être que de la bouillie et de basculer dans le vide.

 20

C’était quoi cette chose ??

Le journaliste se gratta le pénis qu’il avait un peu collant. Sa dernière lubie de quadra paumé avait été, un soir de solitude, de se raser les poils pour dégager la verge et tenter de se rajeunir par un excès de propreté factice. Les couilles n’en pendaient pas moins jusqu’à mi cuisse et Pascal-Bertrand Maillard ne se faisait pas d’illusions quant à la réalité inéluctable de l’attraction terrestre. Défier la gravité par l’érection devenait de plus en plus aléatoire et source de grand stress. Maillard appréhendait le jour où sa bedaine l’empêcherait de voir le désastre et déplorait tragiquement de ne plus pouvoir arborer de slip blanc dentifrice au-delà de deux heures de pose. Bourré comme une cantine devant la maison de Mellotta, le journaliste s’agaçait de la repousse de poils qui le picoraient comme autant de morpions. La neige, dehors, était repartie de plus belle. Les flocons poussés par les bourrasques collaient sur le pare-brise. Des congères se formaient dans une ambiance d’Himalaya et un véritable rideau empêchait d’y voir à plus de cinq mètres. Le général Çakaille avait lancé l’offensive hivernale et voitures comme poubelles avaient disparu sous le blanc manteau des poètes à deux balles. Pas un rat dans les rues.

Le journaliste balbutiait sa misère, glacé par la ventilation qui crachait du froid. Un dernier sursaut d’orgueil l’empêcha de chanter sa nostalgie frigorifiée sous les balcons de l’ancienne belle ravagée par la vie et il se raccrocha à l’idée d’aller voir le Président Schoufiral au club de foot. Tant pis pour Mellotta et sa pute d’épouse ! Lui n’avait pas le courage de rentrer chez lui, trouver l’appart silencieux, la lueur de l’aquarium et les nems de la veille. Qu’il interviewe au moins le président s’il était encore là-bas. Lui au moins avait réussi. Il était marié et ne se souciait de rien, assis sur un tas d’or.

La voiture démarra par miracle et Maillard se retrouva dix minutes plus tard, sans trop savoir comment, à l’arrière du stade, moteur coupé, phares éteints et la gueule en sang. Il avait dû glisser sur une plaque de verglas ou tenter un large virage en bout de parking et se prendre un mur, faire éventuellement une marche arrière et taper dans une benne de la ville transformée en bourrelet de neige. Ou les trois. Le fait est qu’il pouvait signer le constat en solo pour s’être planté tout seul. Oui, les airbags étaient en option, c’était une certitude tant il avait cogné fort sur la vitre avec le bruit d’une pastèque jetée sur un mur. Oui, la pédale d’embrayage en ferraille incrustée dans le tibia, ça vous tirait des larmes. Oui, oui, le volant était bien du genre solide, limite en bois, eu égard à l’état de ses dents après qu’il eut mordu dans le caoutchouc. Et bien sûr ça faisait super mal aux cheveux quand on était propulsé en avant avec la tignasse coincée sous l’appui-tête. Il était temps de laisser tomber la presse régionale pour envisager de partir en zone de guerre.

Maillard, sonné, avait failli rater le départ de Schoufiral qui venait de traverser le parking du stade. Le président tenant des sacs d’une main, soutenait de l’autre quelqu’un et l’aidait à monter dans sa berline. La tempête empêchait de bien voir, mais le journaliste reconnut la dégaine puissante d’une recrue arrivée quelques mois plus tôt d’une ancienne colonie. La polémique n’avait pas manqué. Pourquoi prendre un nègre quand on avait du bon blanc formé dans les alpages ? Pourquoi ne pas le payer en rondelles de banane le bamboula sans papier ? Le fait est que Schoufiral, avait maintenu sa décision contre tous et qu’il portait maintenant lui-même les affaires de son joueur. Un bon président que ce Schoufiral, toujours sur le front et qui raccompagnait maintenant Bongo là ou d’autres l’auraient laissé avec plaisir se coltiner le blizzard.

Pascal-Bertrand Maillard regarda disparaître les phares, soulagé de ne pas avoir réagi, incapable d’aligner trois questions ou même de tituber hors de son véhicule. Il tourna à son tour les clefs et, miracle des ivrognes, le moteur ronronna à nouveau. Ah le beau pays ! En France, on n’avait pas de travail, mais on avait des bagnoles et le contrôle technique ! Pascal-Bertrand roula lentement sans rien voir ou presque. Il venait de se vomir dessus à vingt à l’heure sans même avoir besoin de freiner. Bien chaud sur le chiffon qui lui servait de pull. Salade de maïs et riz pilaf. Le chaud du moteur avait enfin dégelé un peu du pare-brise qu’il essuya pour élargir son champ de vision. Il était au niveau de la mairie. Une ombre gigantesque passa devant ses phares :

– Putain un yéti !

Un yéti ??!! Le Bigfoot en chair et un os au pays des fromages. Colossal. Le journaliste aurait vu une licorne ou la Castafiore à poil sous un lampadaire qu’il n’aurait pas été plus surpris. Sûr qu’il lui fallait rentrer chez lui. Le delirium tremens venait de le saisir. Qui le croirait s’il disait avoir vu la créature de Tintin au Tibet marcher en pleine ville ? Qui accepterait l’idée qu’il puisse y avoir du mystère urbain ailleurs que dans les Adèle Blanc-Sec de Tardi ? Maillard était bon pour la camisole. Pouvait-il seulement savoir que le petit Armel qui n’était pas loin pourrait confirmer ses dires ? Pouvait-il seulement savoir que l’ombre qui venait de passer devant lui en allant chercher des kebabs était bien une créature puante comme les armées d’Attila ?

Pascal-Bertrand et son prénom de merde avait redémarré dans un état second, était entré dans son garage en ratant le bouton d’ouverture automatique de la porte et avait tout défoncé. Une patrouille envoyée sur place l’avait trouvé endormi dans sa caisse. Des piles de pneus neige avaient amorti le choc de sa voiture minable écrasée comme un jouet contre le mur du fond. Un trou dans les parpaings fragilisés permettait de voir dans la pièce qui lui servait de chambre. Ca n’était pas très bien rangé.

21

Pas mauvais ce kebab !

Pourquoi fallait-il que les gens chipotent ? Ce n’était pas trois frites en plus dans la barquette ou un peu plus de mouton en lamelles qui allait lui couler son affaire à ce gros barbu trentenaire et son kebab pourri. Le Grand Curry avait faim. Il avait du coup, par manque de temps et de vocabulaire, par manque aussi de patience, arraché la toupie de viande de son axe et était ressorti dans la neige non sans avoir copieusement baffé le faux dur qui régnait sur les lieux. Pour le plaisir. Parce que le marchand de gras jouait au religieux sans l’être et que cela l’énervait. Parce que l’homme qui l’avait embauché à l’occasion de son passage dans la région pour dézinguer deux mecs devait le rejoindre dans le pavillon qu’il lui avait passé afin de le payer. Parce qu’il ne fallait pas trop qu’il traîne dans ce coin de l’Europe et qu’il n’avait pas envie de laisser le gamin dans les pattes de ce type en veste huilée de notable. Le Grand Curry croisait suffisamment de psychopathes pour avoir reconnu en lui un grand malade. Sans qu’il ne se l’explique, il aimait bien l’enfant. Son regard sans doute. Ce qu’il avait senti d’indomptable dans cette masse lorsqu’il l’avait transportée puis lorsqu’il l’avait réchauffée. Des gamins pourtant, il en avait déjà bousillé. Pourquoi celui-là ? Si loin de chez lui ? Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ?

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Allez, allez, dépecez-vous !

La rage avait du bon. Armel, à force de colère, avait achevé à coups de talon le pied de table qui le retenait encore. Des voix dans sa tête faisaient les dialogues que son cerveau speedé par la dope imaginait avec son ravisseur. La baston suivait. Le gamin voyait déjà le Grand Curry arriver et lui qui lui fracassait la tête. Et il tapait, et il tapait, le pilonnait comme une pierre à réduire en poudre en lui demandant s’il allait mettre ses chicots perdus à la petite souris. Le mettre en kit ! Lui faire pulser des grumeaux de rouge. C’était la fête au sirop. Armel entendit la grille battre dans le jardin et se leva d’un bond. Il faucha une coupe de la Gambardella sur une étagère et se rua en avant. Il y avait eu Néron et l’incendie de Rome. Il y avait eu Hannibal et les éléphants dans les Alpes. Il y avait eu Thésée et la fin du Minotaure. David contre Goliath. Attila et le gazon brûlé qui ne repousserait jamais. Il y avait Armel percutant de plein fouet celui qui venait d’entrer. Il allait lui mâcher le coeur.

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Petits enfants, petits soucis…

On ne voit pas ses enfants grandir. Un jour, votre boulot vous envoie au bout de l’Europe exfiltrer une universitaire un peu trop sportive pour ne donner que des cours en amphi. Le lendemain vous persuadez deux gamins bloqués dans une pièce aveugle qu’ils peuvent servir l’État en infiltrant des allumés nihilistes plutôt que de prendre perpette. Bien sûr, votre couverture dit que vous faites tout autre chose. Votre épouse doute. Des hommes silencieux vous accompagnent lors de vos déplacements. Des femmes souvent. Une collègue, rarement la même, pour être le couple en voyage, au bord de la piscine ou dans le petit train touristique pas très loin du conseiller venu négocier du nucléaire, des avions, des libérations d’otages ou des infos. Parce que cela fait partie du rôle. Bien d’autres choses impossibles à raconter.

Après c’est le divorce. Par usure. Trop compliqué. Se justifier. Depuis vous avez réintégré un travail normal dans une boîte ordinaire où vous vous emmerdez à gérer des équipes. Votre direction vous a mis au vert. Vos enfants ont grandi. Vous gagnez de l’argent, le temps file, vous n’irez pas plus loin. Un soir, vous tombez sur une photo. Vos garçons, les joues rouges, portant des casquettes orange et bleue, tapent avec des baguettes sur des boîtes, et ils sont tellement beaux, tellement heureux que vous pleurez à l’intérieur les années passées sans eux. Tout l’amour que l’on a, que l’on voudrait redonner encore, un simple sourire à table, une main dans la main, leurs frimousses qui se cachent sur le quai de la gare pour vous accueillir après une trop longue absence.

Le père d’Armel, athlétique de corps et fracassé de l’âme, fabriqué en contre plutôt que dans l’exemple, avait quitté la capitale en soirée et passé pas mal de temps sur la route. Il avançait de plus en plus lentement dans la tempête au fur et à mesure qu’il se rapprochait de chez lui et avait savouré ces heures rongées par la nuit, son smart rendu muet par une batterie vide. Ses fils étaient avec leur mère. Tellement différents l’un de l’autre. Tellement magnifiques. Le grand très tranquille, faussement nonchalant, voguait vers ses projets d’adulte. Le plus jeune, explosif, fonceur, déterminé, apprenait à gérer sa puissance et promettait un homme plein de force. Que leurs vies se fassent au mieux. Il y pensait souvent, fatigué de s’être tellement battu et finalement bien trop contre lui-même. Tant de choses à transmettre, noué par la peur de le faire en vrac comme un miroir au reflet cassé qui détruit et entaille de ses fines lames. Le père d’Armel avait du mal. La colère était en lui mêlée de lassitude. Qu’avait-il à défendre ? Un niveau de vie ? Le futur de ses enfants que personne n’attendait ? Au moins pouvait-il espérer leur donner quelques armes pour tenir les emmerdes à distance et tenter de rester droit.

Il avait pris un café dans une station ouverte la nuit le long de la nationale pas très loin de la frontière et trouva finalement à se garer dans sa copro après avoir dégagé à la pelle une place dans un mur de neige. Une lumière brillait sous la porte de son studio de plain-pied. Il dégaina, fit le tour par le jardin de la voisine, le flingue en main. La baie vitrée derrière chez lui donnait sur une pièce unique. La télé jetait des éclats dans tous les sens et, debout, face à l’écran, en sueur dans son tee-shirt, Armel, tenait une manette et décimant avec frénésie des zombis de jeux vidéo se ruant sur son personnage virtuel en pleine baston. Le gosse était couvert de vrai sang. Le visage barbouillé.

24

Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années.

Enfin quelqu’un qui lui faisait plaisir et le surprenait dans ce monde de brebis !

Revenant du kebab, le Grand Curry avait trouvé la porte ouverte et le corps au milieu du salon. Vu la profondeur du pied de table dans la poitrine du macchabée, le gamin n’y était pas allé de main morte. Le visage était un vrai massacre et une main arrachée traînait sur le carrelage. Parmentier lui-même n’y aurait pas retrouvé ses petits, incapable de dire quelles variétés de pomme de terre ou de racines broyées étaient à l’origine de la purée qui servait de visage au grand corps étalé. On en avait fait du steak haché cru. Un bout de marbre cassé était incrusté au milieu de la bouillie d’os à la place de ce qui avait été le nez et une coupe au socle teinté de débris organiques avait fini dans la vitrine cassée d’une petite armoire pleine de livres à reliure acheté au kilo. Pas mal ! Ce petit ne manquait pas de ressources. Il avait même tapé dans la schnouf et pas qu’un peu. Un bout de cuir chevelu, grosse araignée noire écrasée, collait sur le papier peint. La gorge avait été déchiquetée avec les dents. Un léger filet d’air sifflait par intermittence du poumon embroché. Ah tiens… Finalement, le cadavre n’était pas complètement mort. Petite erreur de jeunesse. Un peu de précipitation. Un petit douze sur vingt pour la finition, mais les encouragements tout de même. De l’innovation. De la débrouillardise. Une réelle capacité à utiliser l’environnement et à transformer les faiblesses en atouts. Si le gosse avait un peu bâclé le travail et manqué de concentration, il ferait pourtant une excellente recrue. Un bon traceur dans la Horde[3]. Cela se respectait. L’instinct de survie ça n’était pas donné à tout le monde. Et pour ce qu’il avait vu de ce pays, et plus largement du continent, ils étaient tous plutôt dans la merde, trop habitués depuis deux trois générations à voir les guerres se faire ailleurs. Certes, cette histoire ne finissait pas tout à fait comme prévu, mais cela ne l’étonnait pas vraiment et il trouverait un moyen de passer la frontière. Après tout, les barbelés et plaques de ciment géantes avait été posés par les démocraties pour empêcher les réfugiés de rentrer, pas pour leur éviter de partir. Son client, avec ses embrouilles locales et ses deux types à descendre, ne s’était pas méfié de la bonne personne. Le gamin lui avait bien défoncé sa gueule froide de murène. Le Grand Curry se sentait presque une dette envers cet enfant qu’il aurait été fier de prendre sous son aile. S’il n’avait pas beaucoup de temps, il allait pourtant faire quelque chose pour lui. Ce n’était pas si souvent que l’on croisait une jeunesse si prometteuse dans cet univers décevant de brutes sans envergure.

25

Elle est bien papa, ton histoire.

Si la vérité sort de la bouche des enfants, celle que son fils lui racontait, les pupilles dilatées, était particulièrement duraille à encaisser. Le père d’Armel pensait se mettre au calme, lire un peu la presse, attaquer un roman, et il se trouvait face à son fils cadet chargé à bloc, témoin d’un meurtre, rescapé d’un kidnapping et couvert de sang après avoir déniapé un type. Putain elle faisait quoi sa mère !!? On n’était pas censé passer le brevet des collèges à son âge ? Le smart, à peine remis en charge sur le secteur, bipa sans arrêt. On le cherchait de partout. Un dirigeant s’était fait descendre. Armel était introuvable. Mon cul ! Il l’avait sous les yeux. Un flic lui demandait à plusieurs reprises de prendre contact avec eux dans les meilleurs délais. Les assistantes à Paris relayaient des appels urgents arrivés au bureau. Des amis. La famille. Son ex-femme. Il était où bordel ?! Pourquoi n’était-il jamais là quand on avait besoin de lui ?

N’importe quoi ! Armel introuvable ? Ah oui ? Et le gosse qui était chez lui à dégommer des créatures sur la WII® c’était un hologramme ? Personne parmi tous ces connards ne s’était assuré que le gosse n’était pas chez son père avant d’activer l’alerte enlèvement et de basculer dans le grand délire ? Sûr qu’il allait leur rentrer dedans et pas qu’un peu. Les signalements et son nom tournaient déjà sur les radios et le journaliste de la première chaîne de France racolait à l’antenne, égrenant des hypothèses : enlèvement pédophile, rapt par le père divorcé forcément instable, racket scolaire poussé un peu loin dans un établissement fréquenté par des Turcs… Celui-là un jour, il allait bouffer son micro, sa carte de presse, son air hypocrite faussement consterné et un annuaire de déontologie. Pour l’heure, Armel, boule de nerfs, hoquetait et pleurait d’émotions. La descente allait être rude. Son père l’écouta raconter à toute allure, essaya de compléter les blancs et comprit qu’il avait été à rien de ne plus jamais revoir son fils. La première chose était de le calmer. Qu’il pleure le plus possible. Qu’il se vide. Le rassurer. Neutraliser la drogue dans son sang. Qu’il boive pour vomir. Il lui fit un café au gros sel, lui mit la tête dans la baignoire et les doigts dans la gorge. Lui donna une longue douche, le tint de force, sidéré de sa puissance, lui lava énergiquement et sans un commentaire les cheveux collés d’hémoglobine, de cervelle séchée, la peau, les mains, le réchauffa, puis plus lentement, l’essuya, récura la baignoire et le força à s’allonger après avoir éteint l’écran et débranché le smart en délire. Il était là, tout allait bien. Les habits et la paire de menottes à sa cheville, tranchée au coupe-boulons, étaient déjà dans un sac poubelle avec les chaussures.

– Tu as fait ce qu’il fallait mon gnou. Personne n’y serait arrivé comme toi. Ne t’inquiète de rien. Je m’occupe de tout. C’est fini.

Il lui coupa les ongles très court et les frotta à l’alcool, passa les oreilles au coton–tige, lui fit se laver les dents et la bouche et lui rinça l’intérieur des narines au sérum physiologique. Il avait déjà vu ça. Il avait aussi vu ce que cela donnait chez la victime.

Armel se calmait. Son père l’allongea sur le futon, balança un anxio dans un verre, l’écouta beaucoup tout en lui massant les pieds.

Concrètement, son fils avait sauvé sa peau au détriment de quelqu’un. Il fallait nettoyer. Arriver avant tout le monde sur la scène du carnage.

– Armel, tu as assuré comme un chef… Elle est où cette maison ?

26

… et que tu seras tout dur comme un surgelé Picard !

Le Grand Curry avait d’abord porté le corps, massif, puis l’avait tiré par un pied dans la neige du jardin avant de l’allonger sur les rails qui couraient derrière la maison, la tête prête à passer sous la ferraille. Un classique de la mise en charpie si tant est que les trains roulaient encore ici. L’homme vivait. Pas très bien. Le Grand Curry se contenta de le regarder agoniser dans le froid, les flocons chutant si drus qu’ils ne fondaient déjà plus au contact du visage détruit. Un type de plus en moins ! Ça fertiliserait le sol. Darwin avait raison. Seuls perduraient ceux qui ne baissaient jamais la garde et restaient capable de supposer le pire. Ne rien attendre, s’attendre à tout, telle était la devise.

Il retourna dans la maison, effaça vaguement les traces de son passage masquées par le carnage et s’enfonça dans la nuit comme il était venu.

27

C’est une maison bleue…

Le pavillon se trouvait à l’écart d’un quartier résidentiel en bordure de forêt. Proche du centre-ville, mais déjà à la campagne. À dix kilomètres du mur frontière. La planque idéale. Calculée. D’une discrétion inquiétante par ce qu’elle supposait de moyens financiers et de préméditation. Le père d’Armel trouva le portail grand ouvert. Des traces récentes de pneus s’effaçaient dans la neige. Rien n’était lisible sur la boîte aux lettres transformée en iceberg. Aucune lumière. Un silence velouté ponctué de flocons contribuait à l’ambiance de film noir et blanc. Son expérience lui disait qu’il n’y avait plus de rien de vivant ici, mais son instinct lui hurlait d’en être d’autant plus vigilant. Il y avait dans l’air ce je ne sais quoi de mauvais qu’il connaissait bien. Cet avant-goût de charnier.

Main gauche croisée sur le poignet opposé pour tenir son arme, torche tendue devant lui éclairant la façade, le père d’Armel contourna la bâtisse sans entendre le moindre son. Un sac de courses avait été écrasé contre le mur, caché derrière la porte d’entrée laissée grande ouverte. De l’argent. Du liquide. Pas mal de biffetons oublié là sur le perron. Des enveloppes blanches aussi avec des initiales. Une autre, plus grande en papier kraft. Habitué à se mettre d’abord en sécurité, le quadragénaire entra, il regarderait plus tard. L’homme qu’Armel avait esquinté était forcément là. Invisible pourtant. Rien dans l’entrée. Des traces partout. Du sang par flaques coagulé et gelé à la fois et la marque évidente d’un corps massif qui avait été bougé vers la sortie depuis la pièce principale où il venait d’entrer. De longues giclées sombres éclaboussaient les murs. Toute la pièce avait été visitée par un cyclone, comme traversée par une brique folle qui avait tout giflé sur son passage. Une table basse, un pied en moins, portait encore des traces mouillées et pâteuses de poudre essuyée à la va-vite. Une coupe de sport gisait dans une vitrine, des bouts de cartilages et des cheveux accrochés sur le socle en marbre. Le bibelot disparut dans le sac à dos du père. Pas question de laisser traîner ça. Lire ce qui s’était passé dans cette pièce n’était pas sorcier. Armel s’était battu comme un fauve. Son père visualisa instantanément les incidences que cela aurait sur son enfant si l’enquête le mentionnait. Meurtre. Procédures. Médias. Psys. Grandir dans ce merdier. Faire des études… Impossible.

Il continua son tour. Méticuleux. Rapide. Trouver le corps. Ne pas laisser Armel seul trop longtemps et voir la version qu’ils donneraient des faits. Faire disparaître les traces grossières, essayer de comprendre. Des escaliers menaient au sous-sol. Fonctionnel. Des murs de ciment nus. Une odeur fade de désinfectant. Avec un garage quasi vide, d’étranges et longues gaules de bois mises à sécher sur des tréteaux. Une autre pièce avec des stères de bois secs en réserve pour un énorme fourneau. Une machine à laver aussi, un long congélo bloqué par un cadenas, un coffre-fort ordinaire, des outils de jardin… Et une porte. Étroite. Renforcée d’une barre. Impossible à forcer. Une cellule au minimum et certainement pas pour des chiens. Sortir de là. Vérifier l’étage. Une chambre. Une salle de bain. Une autre porte scellée. Peu d’affaires. Le type défoncé par Armel s’était traîné dehors ou avait été évacué. Cette maison puait la mort. Le père d’Armel retourna dans l’entrée. Il fouilla dans le sac de courses laissé sur le perron. L’enveloppe en papier craft contenait des photos sépia prises au flash. Anciennes. Assez moches sous la lumière de la torche. Un visage de jeune fille aux cheveux blonds, une entaille sous la gorge. À quoi son gamin avait-il échappé ? Ça suintait la dinguerie à plein nez. Cela n’expliquait rien. Un train passa au loin, le tchac-tchac, tchac-tchac lent et régulier et sans fin des roues d’acier sur les rails, et la neige qui tombait toujours amortissant les sons.

Le père d’Armel fit une dernière fois le tour des lieux, embarqua le sac de fric et rejoignit sa voiture. Il consulta son portable. Il n’avait pas beaucoup de temps. La meilleure défense serait l’attaque. La flicaille locale allait se faire démonter. Comment osaient-ils lancer une alerte enlèvement alors que son garçon dormait paisiblement chez lui après avoir gentiment fait ses devoirs ?

28

C’est dur d’être fonctionnaire ! Poulet c’est encore pire.

Pauvre commandant de police ! Venu dans la région sur un coup de blues de sa femme née dans une ferme isolée du coin avant de monter faire ses études à Paris où il l’avait trouvée charmante avec son accent des alpages, il se retrouvait vingt ans plus tard embourbé avec une emmerdeuse au cœur d’une enquête ingérable. Sa prof d’histoire-géo-éducation civique d’épouse, en quête d’absolu et de décoction de plantes, déstabilisée par la perte d’une foi religieuse vainement remplacée par l’hystérie du bien-être, lui avait vendu la nature, le ski, et les randonnées estivales. Lui avait vu une criminalité locale bon enfant illustrée par quelques feux de grange, des suicides et des bagarres de bals. Fini la grande ville, les attentas, le stress et les pollutions. On allait manger des pissenlits, des graines, les enfants iraient à l’école en vélo et lui enchaînerait les footings en montagne. Heidi et les petites fleurs. Pantalons velours et grosse hache pour débiter du chêne et ciné club le mardi soir…

Six mois plus tard, l’hiver interminable lui congelait le cerveau, sa femme le cocufiait avec un connard de prof de gym en moule bite et le commissariat était au bord de l’implosion. Deux meurtres coup sur coup suivis d’un gosse introuvable ! Deux baltringues exécutés comme des contrats, dont ce connard de sportif qui lui avait tellement transformé sa femme qu’elle l’épuisait à son tour, exigeant de lui des trucs impossibles, au balcon, sous la pluie, contre des arbres en plein bois, en équilibre sur le VTT au détour des chemins… Un vrai casse-gueule ! Le type qui avait explosé ce grand malade méritait la médaille des familles. Un subalterne qui connaissait la ville comme sa poche avait émis l’idée que ces exécutions étaient liées à la disparition d’un homme d’affaire signalée par son épouse. Pourquoi pas ? Tout était possible. Lui, le dimanche matin, il était bien censé manger tranquillement des croissants en lisant le journal. Au lieu de quoi il n’était pas rentré chez lui de la nuit et on frappa de nouveau à la porte de son bureau.

Un flic, le nez explosé, un œil fermé, se tenait devant lui. Il s’était fait casser la gueule la veille au soir par le beau-père du gosse disparu. Des collègues avaient dû encastrer l’agité dans un radiateur en fonte et le fou furieux était reparti en ambulance. Ça sentait la bavure à plein nez. La mère du gamin, jusque là plutôt calme, avait pété un câble devant les premières caméras arrivées sur place en dénonçant cette police qui tabassait des innocents plutôt que de sauver des vies. Le père biologique était arrivé un peu plus tard, impressionnant de sang froid, et avait en quelques secondes généré un scandale d’anthologie. Son fils était chez lui. Il dormait. Le reste de l’enquête ne le regardait pas, il n’en avait rien à faire des morts, et il rentrait s’occuper de son garçon. Les médias s’étaient lâchés sur la police incapable de gérer la situation. Le commandant n’avait rien dormi. Le téléphone sonnait sans arrêt. La procureure sifflait dans le combiné qu’on l’avait fait passer pour une conne – ce qu’elle était – en déclenchant l’alerte enlèvement. Le préfet grinçait des menaces. Le flic devait lui, sa gueule de travers pour illustrer le fiasco osait à peine s’exprimer. D’ailleurs, il avait du mal à le faire. Sa gencive restait bloquée.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Hon a eu’ouvé la wouature du ésident Oufiral ahanhonnée

– Vous pouvez pas l’écrire ?

Ça donnait :

            « On as retrouver la voitur du président Schoufiral abandonnez. »

– Et lui, il est où ce Schoufiral ? Convoquez-le !

Bien sûr, le président était introuvable. Toutes les infos fuitaient. La neige tombait avec une constance de fin du monde. Les fourgonnettes des médias avaient privatisé le parking du commissariat, celui de la gare SNCF voisine et les trottoirs alentour. La police municipale qui n’aimait pas la capitale et ses arrogances, se déchainait en collant des contredanses. C’était le bordel. Des journalistes traquaient les témoins en brodant des suppositions. La démagogie courait le sprint main dans la main avec l’incompétence sur un rythme de marathon. Les présentateurs portaient des chapkas et des moufles comme s’ils étaient au fin fond de la Sibérie à traquer des aliens. Il fallait tenir. Attendre le prochain tremblement de terre pour qu’ils aillent tous se faire foutre ailleurs en se posant sur une autre viande. Attendre la prochaine bombe et le prochain carnage.

Un autre flic passa la tête :

– Commandant… C’est Emmanuel Bongo …

– Qui ?

– Emmanuel Bongo, le joueur sans papiers qui aurait volé la recette du match. Il est introuvable.

– Et  alors ?

– Alors le journaliste local veut vous voir. Il dit qu’il l’a vu monter dans la voiture du président Schoufiral hier soir. Il dit que le président ne répond pas à ses appels alors que d’habitude, il est plutôt dispo.

– Le journaliste ? Pascal-Bertrand Maillard ? Celui qu’on a retrouvé ivre mort dans son garage et qui bredouillait qu’il avait vu le yéti ?

– Lui-même.

– Toujours en dégrisement ?

– Avec le Turc qui s’est fait braqué son kebab et qui veut qu’on le protège. Ils font tous les deux des dessins sur le carnet du journaliste et parlent avec les mains pour se faire comprendre. Ils sont sûrs d’avoir vu la même chose.

Le commandant se passa la main sur le visage. Il demanda tout doucement à son subalterne de sortir en fermant la porte. Il avait vingt pour cent d’effectifs en moins depuis le dernier président de droite, les dépôts de plaintes se faisaient à présent en ligne et les voitures tenaient encore grâce à la peinture. Les meilleurs éléments fuyaient dans le privé. C’était pire que Pole Emploi ou l’Éducation nationale. Budget de crise. Crise de budget. Crise tout court. Crise de tout. Lui, c’était décidé, il allait prendre un congé sans soldes. L’État continuerait de sombrer sans lui. De toutes les façons, il ne pouvait plus rien faire. Le pays marchait sur la tête et sa femme sur les mains.

29

Tchou tchou…

On ne retrouva le président Schoufiral que trois jours plus tard. Des gamins qui jouaient aux trappeurs dans les talus d’une voie ferrée trouvèrent d’abord un bout de doigt congelé, un pied dans une chaussure intacte puis d’autres morceaux épargnés par les renards. L’enquête, les papiers d’identités trouvés comme posés au bord de la voie et les prélèvements ADN révélèrent qu’il s’agissait bien du notable et qu’il s’était fait charcuter dans la nuit de samedi à dimanche par un convoi de soixante dix wagons chargés de Peugeot® toutes neuves. La qualité française® ne pardonne pas. Le conducteur de la locomotive n’avait rien senti. L’homme d’affaires s’était fait passer dessus avec la même délicatesse qu’il avait eue pour ses victimes. Autant dire qu’il n’en restait plus grand-chose et on ne retrouva jamais la tête. Pourtant, c’était bien lui. Schoufiral : l’homme qui, à partir de rien, avait fondé un empire dans le ramassage des poubelles et l’industrie agro-alimentaire, le magnat débonnaire qui redonnait foi et dignité à la région.

Le casse-tête prit une toute autre envergure quand il s’avéra que la maison située près des rails était la sienne achetée sous un prête-nom. Le black-out instantanément mis sur les découvertes effarantes réalisées dans le sous-sol n’empêcha pas une nouvelle fois les infos de fuiter. Médias et ragots se déchainèrent. On parla de Schoufi le rouge. De la maison des écorchées. De restes de femmes. De cendres, d’os, de cages. De lampadaires en peaux. De masques réalisés à partir de fémurs. On recoupa des témoignages. Des disparitions furent élucidées à partir de tests ADN réalisés sur place. C’était un musée des horreurs. La mort de Schoufiral, dont le sang maculait la pièce principale, ouvrait un abîme de questions sans réponses. Emmanuel Bongo et Jacques Mellotta demeuraient introuvables. Schoufi Le Rouge dopait l’audimat et le commandant de police, discrètement hospitalisé pour surmenage, fut un temps considéré, cocu jeté sur la place publique, comme principal suspect du meurtre de Mentali. Plus surprenant encore, des photos vieilles de trente ans d’une jeune fille égorgée furent déposées sous pli dans la boite aux lettres de Pascal-Bertrand Maillard avec le nom de Schoufiral écrit en gros sur l’enveloppe. Le journaliste, comme dopé depuis qu’il avait décuité, en profita pour rebondir et publia à ses frais un fascicule intitulé Les mystères de Schoufi qui se vendit comme des petits pains. Il y parla à nouveau du yéti et fut invité à une émission en prime time qui lança sa carrière.

La ville gagna beaucoup d’argent. Lacroutte eut un enterrement avec survêtement de deuil, ballons au-dessous du cercueil, marche blanche et hymne du club version lente chantée par la chorale des Petits Poussins de Saint-Joseph. Un tournoi honora longtemps sa mémoire. Son nom fut donné à un square proche du stade où les lycéens prirent l’habitude de venir fumer un joint ou venir à la pause du midi manger un sandwich. Peu à peu on oublia. Les journalistes disparurent. La ville reprit son rythme lent des cafés le matin et du J.T.le soir.

Deux ans plus tard, le triathlète d’un trio de sportifs venu repérer le trajet d’une course en montagne, disparut dans un petit bosquet et ne revint jamais. Du moins pas tout seul et pas tout de suite. Plutôt choqué, incapable par la suite courir en forêt, il devint à son tour une gloire d’un jour. Il avait apporté la lumière en tombant dans le noir.

30

Pourtant, que la montagne est belle…

– Vingt dieux, il est passé où ce con ?

Djony Belot n’était pas un rigolo. Il courait sérieusement ses trente kils tous les trois jours par tous les temps, alignait quatre cent quatre-vingts longueurs par semaine en bassin et pédalait dès le mois de février quitte à mettre des moufles. S’il ne revenait pas du petit bois qu’il était censé vérifier pour la sécurité du trail dit des « Six montagnes », ce n’était pas qu’il jouait à cache-cache, s’émerveillait d’une chenille ou s’était coincé la biroute dans le cardio, mais bien qu’il y avait un souci. La nuit tombait. Le trio d’athlètes en repérage devait encore redescendre dans la vallée.

– Oh !! Djony ! Tu fais quoi ?

Pas de réponse

– Djoonnnnyyy !!

Ses deux partenaires quittèrent la pâture pour avancer dans les arbres. Trois sapins, quelques noisetiers et du frêne qui s’était imposé en allant chercher très haut de la lumière. Des barbelés usés, rouillés qui ne payaient pas de mine. Et les traces de Djony qui disparaissaient subitement à l’endroit où il s’était accroupi et où se voyait encore un mâle monticule fumant qu’il n’avait visiblement pas eu le temps de couvrir d’un kleenex. Le coup classique. Sauf qu’il avait disparu. Basculé dans un trou qu’il n’avait pas vu. Un trou au bord duquel ses amis s’allongèrent perplexes en évitant le tas de merde.

– Djonny ? Djoonnnnyyy ! T’es là ?

Djony Belot y était. Il y resta une bonne partie de la nuit.

Les secours le retrouvèrent vingt-quatre mètres plus bas, le fuseau en bas des chevilles, une jambe cassée et le bassin en vrac. Des pompiers spéléologues appelés en renfort agrandirent l’ouverture pour remonter la civière. Inconscient, puis shooté à la morphine, le sportif ne sut jamais que le premier pompier encordé qui l’avait attrapé dans le faisceau de sa lampe lui avait vomi dessus et avait été remonté inconscient. Le deuxième avait hurlé qu’on le sorte de là. Un troisième se dévoua et raconta plus tard que la jambe de Djony avait traversé la cage thoracique d’un premier squelette puis que son pied s’était coincé dans les côtes flottantes d’un deuxième. Des morts momifiés, avec des vieux cheveux et des dents de zombis, étaient assis, allongés ou jetés un peu partout. Un sac de sport avait amorti la chute du sportif. Le linge sale de Manu Bongo lui avait sauvé la vie. La solidarité des morts. La revanche des disparus.

Contenir l’info fut de nouveau impossible. Sécuriser la zone devint un problème de logistique à part entière. La ville renoua avec les unes et l’on reparla de Schoufi Le Rouge. Corps d’enfants et d’adolescents, joggeurs, SDF, militaires en permission, randonneurs, cyclistes, fugueuses, malades échappés d’asile psychiatrique, chasseurs jamais revenus du bois, une famille entière disparue une décennie plus tôt à des centaines de kilomètres de là, un banquier censé avoir quitté son épouse depuis vingt ans pour refaire sa vie. Et des femmes en nombre. Jacques Mellotta au milieu, le squelette esquinté, certains os rayés par des coups de couteau. Emmanuel Bongo contre une paroi où il s’était traîné pour mourir assis. Une invraisemblable quantité de cadavres s’empilait dans la grotte. Un tiers ne fut jamais identifié. Certains avaient été jetés vivants comme ce couple dont les tibias de la fille portaient des traces sans équivoque. L’homme, après avoir dévoré sa compagne, s’était ensuite mangé le bras. Un vertigineux dégoût. Le trou en avait vu tomber des corps comme des sacs. Y avait-il d’autres caches ? Schoufiral avait beaucoup voyagé. D’autres meurtres irrésolus lui furent attribués par recoupement, au Portugal, en Espagne, au Maroc, là où il avait ses habitudes. On ne trouva rien d’autre. Il n’était ni connecté, ni fétichiste. L’équipe détachée sur le charnier identifia le plus vieux squelette comme étant celui d’une jeune femme de taille moyenne dont la tête avait été pour partie séparée du tronc par une lame. Un carnet dans sa poche de veste avait permi de remonter le temps et de faire le lien avec les photos données anonymement à Pascal-Bertrand Maillard.

Devenu le célébrissime P.B.M. d’une chaîne qui, à force de monter, déversait désormais de ses sommets des tombereaux de bouse, la star chercha la famille et cassa la baraque dans une émission enchaînant témoignages, reconstitutions et images d’archives. La fille aux cheveux blonds portait un prénom venu d’Italie. Les clichés sépia de son visage torturé, pris au flash dans les épines de sapin firent le tour du monde aux côtés d’une autre photo où elle souriait sous le soleil. Ce fut un tel succès que « La Grotte » devint le nom d’un programme de télé-réalité dédié aux disparus. Les grands mystères, les larmes, les « vingt ans après » et les « Je n’oublie pas ». Le paranormal parfois. P.B.M. était partout. La grotte, elle, la vraie, révéla loin des projecteurs d’autres histoires étalées dans les siècles. Uniformes de soldats, vieux fusils, sabots de paysans. Il y avait là comme un cimetière clandestin nourri depuis des générations.

Très loin, sur les bords d’un fleuve, un homme gigantesque se reposait dans son transat. Les soubresauts du monde venaient en ondes douces finir à ses pieds. Des bateaux entiers couverts de grappes humaines disparaissaient en mer. Les guerres croissaient comme des cancers. La vieille Europe souffrait. L’Amérique militarisait ses côtes. Un mur se construisait sur les côtes méditerranéenne d’Europe et remontait par les terres en une grande boucle jusqu’au nord de l’Allemagne. Peu importe, le Grand Curry reviendrait. C’est dans les ruines chaudes qu’il aimait à dormir.

 

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27 – The End !

27

Ça y est ! Les meilleures choses ont une fin et heureusement les pires aussi. Non seulement, j’ai fini de rembourser ma dette après avoir fait chauffer la CB de ma mère il y a un an, mais en plus j’ai trouvé la solution pour régler d’un seul coup d’un seul cette histoire des textes à écrire chaque semaine que mon père avait mise en place pour accompagner la sanction. Le fumier ! Lui qui sait à peine tenir un stylo et qui est tellement dyslexique que sa mère lui avait fait faire un test de QI au centre médico-psycho-pédagogique quand il était gamin ! Le résultat est classé sous X. Pas étonnant qu’il soit chômeur. Pas étonnant aussi qu’il ait été nul en maths, en chimie, en physique, en philo, en grammaire, en orthographe, en anglais, en allemand, en latin, en éco et en tout ce qui nécessitait de se plier à une règle quelconque. Il y avait que l’histoire pour le sauver. Et encore. Avec le foot et son terrain vague pour s’oublier des heures. Ce qui m’étonne le plus en réalité c’est qu’il n’ait pas fini fou ou en prison. Nan. Il est juste là à se démener dans tous les sens pour survivre, toujours en mouvement pour compenser. Avec la colère en moins qui s’estompe à force de prendre des gnons. Mais bon, là c’est son problème. Moi, j’avance et du coup, plutôt que d’enchaîner les histoires comme il m’avait dit le faire et d’y passer mes samedis tous pourris en me dispersant des heures sur Snap, j’en ai écrit une seule plus grande et je lui ai donnée. Voilà ! Il l’a lu et c’est fait. La punition est levée. Il m’a dit que j’étais un as et il m’a pris dans ses bras. Mon père, ça a beau être un blaireau avec des handicaps ça reste mon père et, avec nous, même s’il a beaucoup déconné avec tout ce qu’il trimballe, il fait de son mieux. Ça, on ne peut pas le lui reprocher. Je crois qu’il nous aime pour de bon. Bref, le texte maintenant qu’il l’a lu, je vous le donne pour la route. C’est l’histoire d’un môme en plein hiver dans un pays avec de la neige partout, des meurtres, un tueur venu d’ailleurs et un gros yéti tombé de la montagne. Vous me direz à l’occasion. Mais franchement, pour le blog, il était temps que ça s’arrête : là où j’habite, il y avait des gens qui commençait à saluer mon papounet dans la rue. Il y a même le père d’Antoine au basket pas plus tard qu’hier qui lui a dit : « Salut Blaireau ! Alors… C’est vrai que tu t’es retrouvé sous une table à Tunis le jour du nouvel an à frotter le pantalon d’un chanteur ? » Oui, il était temps que cela s’arrête… Et pour le roman, le titre c’est Schoufi le Rouge et je vous le donne en bonus, comme un dernier épisode. Merci à tous !

Le roman

 Schoufi le Rouge

1

Et un !…

C’était l’hiver, il neigeait de la glace. Le thermomètre allait chuter au cœur de la nuit jusqu’à moins vingt.

Digne et néanmoins bourré, Lacroutte quitta l’enceinte du stade pour aller pisser derrière les containers de l’entrée. Son taux d’alcoolémie était à la hauteur de son amertume : une fois de plus les gars s’étaient laissés déborder. Manque de maturité. De cohésion. De réussite aussi. Rien à redire. Les ennemis venus d’une lointaine banlieue savaient jouer au football et ils n’avaient rien lâché. Certes, ils avaient couru au moins autant pour ne pas mourir de froid que pour éviter les tacles, mais le résultat était là : 3-1. Leur ailier avait beau y avoir laissé une jambe sur un contact un peu viril, les basanés d’en face avaient pris les trois points de la victoire. La foule venue les insulter n’y avait rien changé. À ce rythme, c’était la relégation et la fin des rêves de gloire nationale. Le maire, tout comme le club des investisseurs constitué d’entrepreneurs d’AOC fromagères, de chocolats à l’absinthe et autres spécialités à base de lait de vache ou de cochon fumé, parlait de rééquilibrer les subventions vers d’autres disciplines. C’était la fin des facilités et des miettes ramassées dans la traîne de ces faiseurs de lard, d’immobilier et d’argent. Dur d’être dirigeant quand les résultats n’y étaient plus !

Lacroutte, avec ses traits mous, son survêt acrylique, sa bedaine et ses quilles en bretzel, avait pourtant tout donné pour atteindre, à l’aune de son ambition, l’inaccessible étoile de la visibilité sociale. Entré trois décennies plus tôt à la mairie, il avait progressivement quitté le cul du camion poubelle et la voirie pour aller aux espaces verts et était surtout devenu, à force de tout faire, le pouls, le cœur et la voix du club de foot. Responsable des licences parfois trafiquées au scanner, des courses en gros pour les buvettes, des feuilles de match et des enveloppes à donner aux arbitres fauchés par la crise, responsable de l’intendance et des maillots, des contacts avec la fédération, le bénévole entretenait sa légende en rentrant chaque dimanche sur la pelouse, ventre à terre, pour soigner un blessé d’un coup de bombe magique. Et s’il ne fonçait pas sur le terrain, persuadé d’avancer comme une gazelle, c’est qu’il était sous le toit des tribunes, dans sa cabine en plexiglas, à chauffer les esprits. Speaker, il adorait ! Lancer au micro la première phrase de l’hymne local, avec la main sur le cœur et la voir reprise par la foule lui donnait des frissons. Remercier les petits ramasseurs de balles venus se les geler derrière les buts lui tirait des trémolos. Il prenait toute sa mesure lorsqu’il lui fallait remercier les officiels et partenaires ou lancer de solennels appels au calme quand volaient les strapontins cassés. Qu’il ait chauffé à blanc les esprits de ses hurlements et des ses appels au meurtre maquillés en encouragements lui était alors totalement sorti de l’esprit. Pyromane et pompier, Lacroutte évoquait le fairplay. Il était le nain français qui jouait des coudes pour être sur la photo, l’incontournable qui faisait tout de travers, mais par qui tout passait, celui qui recomptait le soir les ballons rangés dans les casiers grillagés et qui pensait contribuer au salut d’une certaine idée de la vie et de l’émulation virile. À l’heure des soucis et de la nuit tombée, quand il n’y avait plus d’affiches à coller sur les murs de la ville, il restait dans des bars à refaire le match et les schémas tactiques, marmonnait le nez dans sa gentiane : « Ça serait moi… Ça serait moi… Mais on m’écoute pas, on m’écoute pas… ».

            Une vie qu’il n’échangerait pour rien au monde. Bénévole. Célibataire. Heureux.

La vérité est qu’il n’y comprenait pas grand chose et rêvait mollement d’être un jour à la place du président Schoufiral pour distribuer aux joueurs des enveloppes pleines de billets.

En attendant, son dos lui faisait mal, il manquait une chaussette dans l’équipement des U15 et un jeune surclassé en première était encore allé en boîte la veille au lieu de rester chez lui à boire du jus d’orange. Pire, la blessure de l’avant-centre s’annonçait plus grave que prévu et les baltringues avinés de l’équipe D avait encore bloqué la porte des toilettes du foyer pour l’obliger à aller pisser dehors par moins vingt, comme s’il ne savait pas qu’ils l’observaient bien au chaud en se poussant du coude. C’était cela aussi la grande fraternité du club. La cause commune des mêmes couleurs sur les autocollants, la mascotte pendue aux clefs des Audi, l’honneur du survêt floqué aux initiales de chacun.

Ah les cons ! marmonnait Lacroutte presque affectueusement en tentant de saisir de ses doigts gourds son petit pénis mal lavé, rabougri par le froid. S’ils croient que je vais les laisser me regarder pisser ! S’ils croient que je ne connais pas leur petit manège pour que je me gèle la bitte !

Le dirigeant s’écarta de trois mètres. Trois petits mètres pour disparaître dans l’ombre. Quoi de meilleur pour une âme simple que de pisser à l’aise, les noix caressées par la brise glaciale ? Quoi de plus puissant que de voir sortir de sa petite quéquette un jet couleur de vidange ? Il en avait au coin des lèvres, sous la langue, sur les mains, épais, syphilitique. Roger était un cowboy éternel fertilisant le sol. Le centre d’un monde complexe. L’avenir du pays. Le sommet d’une civilisation millénaire en marche pour que triomphe l’intelligence, l’esprit et le confort. Un maillon de la chaîne. Une narine ouverte se demandant vaguement d’où provenait cette étrange odeur de cuisine exotique…

Le canon du Belzebuth se posa sur sa tempe. Quelqu’un rota dans son oreille. Comme dans les dessins animés, la pression d’un index sur la queue de détente déclencha à bout touchant le départ de la balle qui lui arracha la tête. Comme dans un jeu vidéo, il y eut du sang bien rouge sur le plastique des bennes. Comme dans un clip de rap, la douille tomba au ralenti avant d’être ramassée. Et comme dans la vraie vie, il n’y eut pas l’ombre d’un cul somptueux roulant des hanches pour l’inviter à faire la nouba du côté de Saint-Pierre. Lacroutte était bien mort, aussi seul qu’un blaireau fracassé dans un fossé de départementale. Une dépouille pour les asticots et la police, de la paperasse pour l’administration et une ligne à effacer sur le registre des vivants.

2

Je suis sûr que tu serais bon dans les cages…

Armel, assis entre deux voitures pour se protéger du vent, avait vu Lacroutte tituber vers les bennes. Un monde séparait décidément ce que les dirigeants baratinaient au quotidien et ce qu’ils donnaient comme exemple. Lacroutte ou un autre, c’était la même farce. Pas plus tard que dans l’après-midi, l’entraineur du gamin, un homme de Tautavel en survêt acrylique, l’avait encore pourri tout en lui donnant des conseils hypocrites, prolongement crasse de ce que pensaient les gosses du groupe : Le « ça va gros lard » balancé dans les douches par des petits cons tout sec devenait dans la bouche du coach : « Plus vite ! Allez replace-toi ! » et cela même si un petit camarade bien coiffé venait volontairement de l’oublier alors qu’il avait fait une course de quarante mètres. Trop enveloppé pour jouer avant-centre. Trop différent. Pas le physique Adidas®.

En réalité, Armel était un athlète en devenir, véritable force de la nature à la frappe phénoménale et au sens inné du jeu. Il n’avait pas son pareil pour claquer des buts de trente mètres et transpercer les murs sur coup franc, quand il ne décidait pas de passer au dessus de la crête des joueurs pour s’offrir des barres rentrantes d’anthologie. Son altruisme et la précision de ses passes n’avaient d’égale, une fois lancé balle au pied, que sa capacité à enfoncer les défenses. Las, ses partenaires préféraient tricoter entre eux plutôt que de l’associer à l’équipe. Moins explosif que ces maigrichons qui couraient dans tous les sens comme des souris chassées du nid à coups de lattes, il était de fait mis de côté et devait gagner chaque ballon. Plus pudique, il surjouait le colérique face au groupe uni dans le mépris. T’inquiète pas, lui disait son frère, t’es pas le meilleur, mais y’en a pas un qui t’arrive à la cheville. C’est des crevards, un tas de poux grouillants.

En attendant, Armel se faisait sortir au bout trois minutes par un entraîneur incompétent et subissait les ricanements.

Le gamin, tout en regardant Lacroutte se pisser sur les bottes, comprenait qu’il n’allait pas faire long feu dans ce barnum. Une idée simple arrivée sans qu’il ne s’y attende.

Fatigué, impatient que sa mère ou son naze de beau-père vienne le chercher sur ce parking hostile, il ne comprit tout d’abord pas ce qui se passait devant lui. Une ombre s’était rapprochée de Lacroutte. La tête du dirigeant bougea bizarrement avant de se disperser comme une gerbe. La masse qui avait fondu sur lui avait, sans un mot, tendu le bras contre son crâne et était repartie après s’être penchée tranquillement sur le corps. Cela n’avait pas duré vingt secondes et déjà le bruit sourd auquel il n’avait pas prêté attention résonnait en boucle dans sa tête. Une porte venait d’être ouverte qui donnait sur un monde que le réel évitait. Un homme s’était fait descendre. Le silence était retombé. Personne ne venait. Aucune voiture ne démarrait en trombe, il n’y avait pas de panique, pas de journalistes ou de changement. Rien. Juste la neige.

Armel s’approcha. Cinq mètres puis trois, deux… Fasciné. Chaque instant décomposé. Des odeurs inconnues, de poudre peut-être, de sang, de cervelle sans doute, de peau brûlée, étaient amplifiées par l’air froid. Une vapeur, comme de la buée d’une bouche, montait de ce qui restait de la belle tête d’ivrogne. Un bout de menton sanguinolent et puis rien, comme une bouteille cassée décapitée de son goulot. Ce qui avait été capable de tenir une bière, des frites, des clefs et une télécommande gisait tout petit, recroquevillé, quelques centaines de gramme de tissu bon marché sur le dos. Un assassin traînait dans la ville et dessoudait les cons. Incroyable !

Une main lourde se posa sur la bouche d’Armel qui suffoqua tant l’odeur était puissante. Ça puait ! Une odeur inconnue. Horrible. À vomir. Ce qu’il fit en mordant de toutes ses forces avant de sombrer dans le noir.

3

Vous n’avez pas vu Armel ?

Pendant ce temps là, un homme âgé, minable mais important, pérorait dans son bureau :

– Vous comprenez, s’enflammait-il, il nous faut des jeunes, du sang neuf, de l’action. Il nous faut blablabla du moderne, des gens passés blablabla au grill de la vie, des gens qui sachent bosser sans se plaindre.

Un vrai leader. Qui venait une fois de plus de faire perdre son temps à l’un de ses salariés bloqué à l’écouter alors qu’il devait aller chercher au stade le fils de sa compagne. Déjà que cela n’allait pas fort avec elle et que le gosse le prenait visiblement pour un con. Comme s’il avait le temps, lui, de pleurer sur son sort ! Il ne pouvait pas la fermer un peu le DG gaulé comme un ptérodactyle, sanglé été comme hiver dans son imperméable de fin de race à bout de souffle. Dire qu’il ne comprenait rien à l’entreprise qu’il dirigeait relevait de l’euphémisme. Le vieux tout sec comme un Spéculos® masquait les errements de son esprit par l’enchaînement de vaines réunions. L’actionnaire principal se mordait les doigts chaque matin de l’avoir embauché. C’était une catastrophe. Les médiocres prospéraient dans cette ambiance ou le meilleur d’entre eux était aux commandes. Ils grouillaient sur la bête, tranquilles comme des puces entres les piques d’un hérisson. Ceux qui voulaient réellement travailler quittaient le navire dès que possible et se faisaient traiter de rat par les autres. La boîte était devenue la SPA du secteur et les chasses aux sorcières s’y succédaient aussi sûrement que des vagues sur une plage.

– De toutes les façons, nos métiers sont finis. Finis ! Il y a plus d’avenir, je vous le dis. C’est le progrès qui veut ça. Mais oui ! Il faut être réaliste. Changez de travail, mon petit, changez de travail. Et en plus, votre femme, est dans le même secteur ??!! Mais vous êtes fou ! Vous êtes fou !

Le D.G. conseillait mais restait bien en place accroché à sa paye comme une moule au rocher. Non seulement sa génération avait eu le plein emploi, les trente glorieuses, les salaires, les voyages, l’accès à la propriété, les retraites, la santé, mais elle se permettait en plus, en gardant le meilleur, d’être défaitiste et de juger la relève se démenant dans le marigot laissé en héritage. À peine une mare de boue dans laquelle grouillait sans oxygène le bas peuple et la classe moyenne écrasé par l’impôt. Des cons comme lui, acharnés à rester aux manettes d’un jeu dans lequel ils ne croyaient plus, étaient en train de couler le pays et vivaient dans l’opulence en instrumentalisant les peurs : des ordures.

Comme d’habitude, ce qu’avait dit le DG n’avait ni queue ni tête ce qui avait au moins la cohérence de lui ressembler. Comme d’habitude, il avait bloqué le dernier salarié histoire de retarder le moment quotidien du tête à tête avec lui-même dans son grand appartement vide. Il avait fallu que cela tombe sur le beau-père d’Armel. Putain ! Un jour, il se le ferait ce connard pathétique. Si seulement, il pouvait avoir le courage un jour de lui en coller une !

4

Plamondon… Mets ton casque !

Un flic qui fouillait le périmètre du meurtre, les petites pompes en cuir noir gelées dans la neige, avait finalement trouvé le sac de sport d’Armel entre deux voitures à peine à dix mètres du corps de Lacroutte. Le beau-père, arrivé en plein bordel, gyrophares et foule mal contenue, avait d’abord eu bien du mal à faire comprendre qu’il n’en avait rien à foutre qu’un connard un survêt se soit fait arracher la tête. Lui, c’était un enfant de treize ans qu’il ne retrouvait pas et si la blague durait, ils allaient tous avoir la mère sur les reins et ça ne serait rien à côté du père biologique qui était tout juste fou à lier…

Les choses ne s’étaient clarifiées qu’après que le beau-père, paniqué par les conséquences prévisibles de la situation sur son intégrité physique, a chopé un flic par sa doudoune, lui serrant si dangereusement le kiki que l’élégant en avait gardé comme des traces de plaisirs inavouables.

– Comment ça disparu ?

– Disparu connard ! Tu comprends ce que ça veut dire !!

Tout le panel du thriller bas de gamme était passé dans le regard du gradé appelé en renfort pour éteindre l’esclandre. Dépeçage, viol post mortem, diffusion sur YouTube… Le meurtre du dirigeant bourré se doublait d’une disparition de mineur. L’outrage à l’agent fut vite oublié. Les témoins potentiels commençaient à prendre la tangente par crainte d’y passer la soirée. D’autres restaient pour l’attrait de l’inédit. Personne ne comprenait ce qui avait pu arriver et dans quel ordre. Un enlèvement par un pervers en maraude ? Lacroutte qui aurait voulu s’interposer en pensant son heure de gloire arrivée ? Des voleurs d’autoradios surpris sur le parking ? Un durcissement des méthodes manouche ?…

Le commandant arrivé sur les lieux avait sécurisé la zone piétinée par les curieux. Trop tard. Rien que de voir l’état de la scène du crime, il en avait eu un haut le cœur.

– Mais, c’est pas vrai, c’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est que cette manif. Virez-moi tout le monde et garde à vue si ça résiste ! L’état d’urgence ça sert à quoi ?

L’affaire du petit Grégory avait marqué les esprits des années plus tôt, et déshonoré la gendarmerie. Le commandant de police pria pour ne pas avoir sur le dos une nouvelle affaire du « Petit Armel » qui viendrait faire ricaner ses rivaux de l’armée. Le hic était que ses subordonnées avaient fait preuve d’un tel amateurisme qu’ils allaient tout droit dans le mur. La misère et la populace remontaient des départements voisins plus pauvres et créaient, en matière de délits, de l’inédit pour ses troupes, plus habituées à jouer au tarot qu’à traquer du braqueur. Ca commençait à sentir l’égout dans les alpages frontaliers. Un débile de vingt ans avait récemment maquillé en suicide le meurtre de sa copine étranglée à l’aide de ses écouteurs d’iPhone®. Un autre abruti, à peine plus vieux, avait poignardé un frontalier qui s’était mis en ménage avec une jeune femme de sa famille. Pas mal de pendus aussi, des pertes d’emploi, des rêves trop usés.

Pour l’heure, le beau-père d’Armel se demandait bien comment son couple allait survivre à une telle catastrophe et appréhendait sérieusement la réaction du père. Le gamin introuvable, c’était l’inévitable défonçage de gueule par le loup au format XXXL qui était l’ex de sa petite fleur sauvage. Il allait se faire massacrer.

Un jeune homme en civil, très scolaire, le ramena au réel avec son bloc notes :

– Je dois relever votre déposition. On va faire vite, j’ai les doigts gelés.

Le flic en CDD, formé en deux semaines et qui pointait à Pole Emploi trois mois plus tôt, enchaîna les questions en essayant de tenir son stylo avec des moufles :

– Nom, prénom.

– De qui ?

– De votre fils.

– Armel Monfils.

– Je le sais que c’est votre fils.

– Monfils, c’est son nom

– Le nom de votre fils ?

– C’est pas mon fils.

– C’est pas votre fils ? C’est qui alors ? Déjà qu’il a disparu.

– C’est son nom.

– Le nom de votre fils ?

– Monfils, c’est son nom. C’est le nom de ma compagne.

– Votre femme s’appelle Monfils ?

– Voilà.

– Et vous, c’est quoi votre nom ?

– Plamondon. On peut avancer là ? Mon fils a disparu.

– Il faut savoir.

– Savoir quoi ?

– C’est votre fils ou c’est pas votre fils ? Vous avez vos papiers ?

Plamondon lui avait tapé dessus. Et Plamondon dans la panique tapait dur. Lui qui trépignait de sillonner la ville arme au poing pour retrouver la progéniture de sa futur ex pour sauver sa peau, se retrouva dans une cage, les phalanges esquintées, avec quasi instantanément, sa photo à la une des chaînes d’info directes garanties sans filtre :

– Bonsoir, et dernier point sur la disparition du petit Armel Monfils survenue il y a à peine une heure dans la petite ville de P…. Un suspect d’origine étrangère aurait été interpellé et serait, selon des sources proches de l’enquête, connu des services de police. Toujours selon les forces de l’ordre…

Le cirque était lancé. Les camionnettes avec antennes satellitaires étaient parties à toute blinde des parkings d’Île de France pour foncer sur l’autoroute comme des petites navettes spatiales hystériques. Le sous-préfet tiré du lit, couleur farine, prit la parole pour confirmer qu’aucune piste n’était écartée. Le président du club de foot, abasourdi, bouleversé, une pensée pour les familles, répondit aux questions de la première caméra braquée sur lui en se décoiffant discrètement pour paraître plus humain :

– Monsieur Schoufiral, vous êtes le Président du C.A.F.P. auquel appartenait Roger Lacroutte, vous vous connaissiez depuis des années, c’était un ami d’enfance. Vous connaissiez également bien le petit Ariel Sonfils, figure des équipes jeunes, un enfant sans problème. Quel est votre sentiment ce soir, à chaud, face à une telle tragédie ?

Facile. Finger in the noze.

Il était effondré. Il condamnait. Promettait de faire tout ce qui était en ses moyens pour soulager l’angoisse des familles et tout particulièrement celle d’Armel dont il connaissait le courage des parents. Il suffisait de reprendre les phrases utilisées au quotidien qu’il s’agisse d’une noyade de bambin (filmée), d’un drame des migrants (filmé) ou d’une catastrophe aérienne (filmée). Pour ce qu’il en avait à faire ! La folie montait dans les tours. Autant dire que le petit Armel avait du mouron à se faire. Personne n’allait l’aider à sortir entier de ce sac de nœuds. Il ne devrait, à l’image de sa génération, ne compter que sur lui-même.

 5

Papaoutai ?

Le pire, c’était cette odeur. À vomir ! Difficile à nommer. Et qui lui disait pourtant quelque chose. Ça sentait l’Asie, le chien mouillé, la bouffe impossible à mâcher. Ça sentait la sauce indienne, comme du vieux jus jaune à base de clous de girofle.

Armel s’était réveillé en foetus dans ce qu’il avait compris être le coffre d’une voiture en mouvement. Impossible de savoir combien de temps il était resté dans le cirage. Une douleur partant des mandibules venaient lui taper derrière les feuilles. Deux de ses bagues dentaires avaient sauté et le gosse les avait senties sous sa langue comme des petits bouts de gravier qu’il avait crachés dans le noir. Il allait devoir retourner chez l’orthodontiste et ça le gonflait. Son père, c’est sûr, allait encore les lui briser menu en lui expliquant de faire attention, que ce n’était pas parce qu’on se faisait kidnapper qu’il ne fallait pas prendre soin du matos.

Tiens d’ailleurs, il était où son père ? Ça faisait combien de temps qu’il ne l’avait pas vu ? Qu’est-ce qu’il foutait pendant que lui se les gelait contre une roue de secours ? Lui qui lui assénait des morales sans fin sur ce qui se faisait et ne se faisait pas et qui lui montrait ensuite comment démarrer une bagnole sans les clefs ou tenir une lame dans sa manche :

– Ça peut servir, qu’il disait. Plus tu sauras faire de choses, plus tu seras tranquille.

Ça énervait sa mère quand ils étaient encore ensemble. On ne montre pas à ses gamins comment voler des biftecks en grande surface ou se faire de l’argent de poche avec des clopes de contrebande. Armel ça lui plaisait. Parfois, c’était pénible. Se faire gauler par un vigile pour un bout de bœuf c’était plutôt la loose. Mais globalement, il adorait ce père capable de tout avec un je ne sais quoi de dangereux. Le beau-père aussi était sympa. Pris dans ses problèmes de salarié. Son père, ça ne risquait pas. Il aurait démonté n’importe quel boss lambda d’une pichenette dans le groin à la moindre remarque. Peut-être en avait-il un lui aussi finalement de patron mais il n’en parlait jamais. En attendant, il devait encore être à des milliers de kilomètres à faire je ne sais quoi et son fils n’avait aucune idée de ce qu’il allait lui arriver maintenant qu’il avait vu Lacroutte se faire truffer l’éponge.

6

… et deux !…

L’élément de réponse, se trouvait non loin de là.

Inconscient du danger qui venait vers lui comme un brochet dans l’eau froide, Jack Mentali fredonnait dans sa cuisine américaine tout en préparant un petit dîner Picard® de feignant. Bougies Casa® parfumées à l’hormone de mâle, éclairage rassurant, canapé grande taille, Jack Mentali n’en était pas à son coup d’essai et avait soigné l’ambiance. La fille invitée dans son chalet allait tomber dans le panneau aussi sûrement qu’une biche en pleins phares. Le prof de gym avait déblayé la neige à la souffleuse pour assurer le confort d’une place de parking. Les cristaux de neige dans les sapins et les stalactites accrochées aux gouttières dessinaient sous la lune un décor de James Bond au sport d’hiver. Deux murailles blanches lissées par le froid menaient à sa porte en imitation chêne impeccablement vernie. Sa maison, prise à crédit sur vingt ans, à l’écart du lotissement surplombant le lac, avait tout du piège pour partie fine au coin du feu. Sa dernière proie était une jeune répétitrice Australienne du lycée Jacques Chirac où le bellâtre enseignait à des jeunes filles en fleur l’art de courir autour d’un stade. Ah, comme il aimait voir bouger mollement les culs de cette jeunesse tandis que les filles bavardaient en alignant les mètres ! Comme il aimait ses poitrines de gazelle et ses mamelles généreuses qui hurlaient à la caresse tandis que les corps s’étiraient pour smasher un ballon de volley ou que s’empoignaient les membres dans les combats de lutte qu’il imposait pour de vagues raisons pédagogiques. Ces femmes de seize ans étaient une aubaine pour lui qui profitait de ce qu’elles lui donnaient avec la peur exquise des premières fois. Lui entretenait dans sa mini salle de muscu en sous-sol un corps maniéré qu’il adorait. Il profitait aussi de la nature somptueuse de la région et avait passé la matinée en combinaison jaune à travailler son rythme cardiaque en faisant de l’alternatif sur les pistes de ski de fond. Puis il était rentré développer ses pecs avant de tester un nouveau savon au miel bio d’Himalaya. Un masque réparateur intense pour ses cheveux avait clôturé les soins du mercredi et un poulet aux amandes et crevettes dégelait tranquillement dans le wok.

Tout était parfait. Une musique d’ambiance sortait de ses enceintes Bose® raccordées à l’iPhone®. Il ne restait plus qu’à enfiler son slip fétiche, une chemise à la cool et à relancer le feu. Jack le savait, la petite Australienne allait goûter du kangourou français. Et pas qu’un peu ! Ce serait pour lui autre chose que la vieille prof de lettres qui donnait dans le cougar culturel et le fatiguait par ses envies de mise en ménage. Comme si cette ruine à peine chaude pouvait espérer quoi que ce soit ! Qu’elle continue plutôt de traquer sur monvoisin.keum® pour des orgasmes livrés à domicile avec la pizza quatre saisons.

Moulé dans son boxer acheté au.dessous.dapollon.com®, le sportif traversa la cuisine et se servit une Suze limée en tapant dans les pistaches. Un léger courant d’air fit vaciller l’une des bougies. Il souleva le couvercle du wok et remua le plat mijoté, surpris qu’il sente à ce point les épices. Il n’avait pourtant pas forcé sur le cumin ou le mélange cajun en sachet et encore moins sur le curry. Juste un peu pour la couleur. Pourquoi ça puait si fort d’un seul coup ?

Jack Mentali tournait le dos à son destin, mais il ne le savait pas. Lui qui aimait tant le faire aux autres, se fit prendre par derrière, par surprise et bien à fond. Sa cervelle termina dans le plat de poulet et le tueur arrivé sans un bruit, rangea souplement son arme. Il retint d’un bras le corps qui glissa devant lui et le bourra contre les placards pour se faire de la place. Son doigt goûta le mélange dans le wok.

Trop fade.

Tous les condiments disponibles sur le plan de travail rejoignirent la préparation. L’assassin touilla. Il y avait comme un petit goût de boudin. Pour une fois qu’on avait cuisiné pour lui, il aurait fallu être ingrat pour se plaindre.

7

Karlouch, c’est de l’arabe ?

Trois mois plus tôt, le président Schoufiral avait fait venir l’un de ses joueurs dans son bureau. Emmanuel Bongo avait la peau séchée par la peinture, les mains bouffées par le White Spirit® et les ongles fendus jusqu’à la lunule. Le bout de ses doigts, à vif d’avoir frotté au papier de verre des portes de caves pleines de ciment paraissaient épluchés comme des carottes. De la poussière de plâtre lui collait aux muqueuses. Le jeune Malien avait dans les cheveux l’orange de l’antirouille et sur les avants bras le noir des balcons d’appartements qui se vendraient une fortune. Depuis des mois qu’il s’esquintait sur les échafaudages, il en avait entendu des promesses. Dans une semaine, dans quinze jours… Les belles paroles s’additionnaient comme des morceaux de sucre sur une table, balayées à chaque échéance d’un revers de main. Bloqué comme un esclave, obligé de croire les boniments de Schoufiral, Emmanuel Bongo s’était desséché dans un provisoire qui durait. Pas de fixe, pas de travail, pas de compte en banque. Rien qui ne permette de s’entraîner correctement et encore moins de profiter d’un foyer, d’une voiture ou de papiers en règle. Le jeune espoir des quartiers de Tombouctou, lâché dès son arrivée en France par un agent merdique, travaillait dix heures par jour, partageait un deux pièces avec huit autres clandestins et allait chier au fond de la cour.

Emmanuel Bongo voulait cependant croire encore en son étoile. Il n’avait pas quitté Tombouctou pour vendre du maïs grillé au-dessus d’un caddy sur un bout de trottoir de France ou finir dans une tente Quechua® posée sur une palette sous un pont. Ce qu’avait proposé le président Schoufiral avait le mérite d’être clair. Un autre joueur du groupe n’avait pas le rendement escompté et coûtait trop cher au club. Qu’une fracture ou une autre bricole le pousse vers la sortie et Manu prenait sa place sur la feuille de match. Bongo n’avait-il pas dans un derby précédent appliqué à la lettre les consignes du coach et jeté le meneur de jeu adverse sur un poteau en fonte où il s’était fendu l’œil ?

Propre. Pas même un carton. Et la victoire au bout.

Le forçat du foot avait ce soir-là regardé par la fenêtre du président et vu la lumière de sa dignité s’éteindre doucement. Les premiers sportifs arrivés sur la pelouse se faisaient des passes en une touche de balle. D’autres s’appliquaient au tennis ballon adroits comme des artistes de cirque.

Emmanuel était redescendu dans les vestiaires mettre ses vissés. Une heure plus tard, sa cible partait dans le fourgon des pompiers se faire poser des plaques au niveau de la cuisse.

C’était il y a trois mois. Le karlouch avait fait ce qu’il fallait.

L’affaire que le président avait désormais à régler était plus délicate. S’il avait pensé une seconde à Bongo, il avait vite compris qu’il lui faudrait agir autrement. Le Malien, aussi désespéré soit-il, n’avait pas le profil d’un tueur. Le travail devrait être fait par un pro. L’enveloppe et les vieilles photos que Schoufiral avait trouvées posées sur son bureau imposaient un traitement radical. Être la proie d’un chantage amateur n’était pas de son niveau. Qu’il ne sache pas exactement qui était derrière cette tentative absurde pour lui soutirer trois francs six sous n’avait aucune espèce d’importance. Il avait décidé par prudence d’éliminer tout le monde sans faire dans le détail. La vérité était qu’il aurait dû s’occuper depuis longtemps de cette veille histoire.

La solution était arrivée, très vite, presque d’elle-même par le biais de l’homme en charge d’une partie de ses transferts de fonds vers le Moyen-Orient. Un tueur mandaté pour un autre contrat devait passer la frontière dans la région et Schoufiral avait obtenu de l’emprunter quelques heures. Ils avaient convenu d’une somme complémentaire que le tueur toucherait par le biais de son contact installé à Dubaï. La filière n’était pas orthodoxe, le profil du mercenaire non plus, mais il présentait d’imparables garanties. Qui ferait le lien entre un professionnel furtif travaillant à l’international et un pauvre dirigeant de club au passé sans histoires ? Qui penserait à un contrat pour un prof de gym fou de la bitte connu pour se taper des banquières déguisées en soubrette ?

La suite des évènements semblait lui donner raison. Lacroutte s’était fait disperser les neurones et Jack Mentali allait subir le même sort si ce n’était déjà fait. Cette histoire avec le gamin kidnappé, n’était finalement qu’une diversion de plus que Schoufiral appréciait à sa juste valeur. Ce qui était des crimes nécessaires entre adultes devenait une affaire de détraqué sexuel. Son tueur allait certainement balancer le jeune Armel dans un fossé. Le gosse avait dû le surprendre. Combien d’enfants disparaissaient dans le pays chaque année ? Deux cents ? Mille ? Près de six cents selon les sources officielles. Des accidents. Des drames domestiques. Des pervers. Des concours de circonstance. Des choses si atroces que les services informés les taisaient pour ne pas créer le chaos. Il en savait quelque chose. Lui-même en avait quelques uns à son tableau de chasse de ces fugueurs partis jouer les Tom Sawyer et dont on retrouvait le visage sur les affichettes apposées en gare SNCF et dans les commissariats.

Schoufiral en attendant s’amusait de sa baraka. Le beau-père du gamin qui avait fait un scandale avait un casier long comme le bras. La mère, très digne, jouait son rôle et le père biologique restait introuvable. Le temps que la police s’affole, ramasse les cadavres, et fasse éventuellement des liens, son intérimaire de choc serait reparti vers un autre C.D.D.

Quelle bête il avait recruté ! Son tueur semblait sorti d’un autre monde. Le vacataire spécialisé en mise à mort puait comme personne et avait tout de l’indien du Pendjab. Schoufiral adorait.

8

Techniquement, c’est une analepse.

Trente deux ans plus tôt, une adolescente descendait d’un camion avec la lenteur d’une larme de mélasse coulant le long d’un tronc. Elle n’était que de passage et visait la frontière vers l’eldorado voisin. Le vigile de la boîte de nuit l’avait vu traverser le parking d’une diagonale fatiguée et s’était effacé devant elle comme on laisse se rétracter une fleur dans les flammes d’un fourneau. Elle frôlait les seize ans et une trappe en fonte venait de se fermer derrière elle et ses longs cheveux blonds. Trois types presque aussi jeunes qu’elle, tapis dans un angle, araignées dans un nid, l’avaient invitée à prendre un verre. L’un ricanait beaucoup, allait chercher l’alcool et gardait des traces de terre sous les doigts. Le deuxième adorait le ski, faisait semblant de boire et se palpait le biceps en parlant. Le dernier, petit de taille, hurlait en jetant des billets que cela s’ajouterait à l’ardoise de son père. Les bouteilles, telles des quilles sur un strike, tombaient les unes sur les autres. La vodka rinçait les gosiers et la fille en fugue mineure sifflait les coupes de champagne comme si le lendemain ne voulait rien dire. Au moins, elle était au chaud. Les heures, les kilomètres et les nuits dehors l’avaient usée. Parfois elle se disait qu’il était temps de rentrer. Qu’après tout ce n’est qu’une énième engueulade avec ses parents. Que son père, si dur, pourrait peut-être comprendre. Mais s’en était-il seulement soucié ? Ici, ce trio s’amusait. Ils n’étaient pas méchants. Elle le noterait peut-être dans son carnet.

 9

Armel in the box

Quand Armel s’en sortirait, il dirait à ses potes que le sang sur la neige, la tête vaporisée de Lacroutte, le trajet dans le coffre, le froid qui lui tapait au bout des doigts, le monstre et son odeur atroce, tout ça, ce n’était rien. Rien comparé à l’instant qui lui avait vidé le ventre où il avait compris que la vie pouvait réellement finir. La sienne. Imaginer la peine de son frère. De ses grands-parents. Ne plus courir. Il dirait à ses potes combien il serait content de les revoir, qu’ils pourraient manger des endives immondes à la cantine que ce n’était pas si grave.

10

Analepse toujours…

Les baffles balançaient de la guimauve. Instant d’émotion pour les travailleurs saisonniers et les frontaliers venus se mélanger aux élèves de l’école d’infirmières. Des catherinettes en bande se déchainaient, bien décidées à se faire trousser dans la nuit. Tout le monde se connaissait et descendait de la bière chaude. C’était la fête à la choucroute. La fille aux cheveux longs avait déjà trop bu. Cendrillon voulait rentrer. Un garçon était sorti des fumigènes tandis qu’elle dansait sans énergie sur la piste. Il prit l’adolescente par la main et l’emmena avec lui. Les trois petits cochons ricanaient. Ils se levèrent et suivirent le couple qui marchait vers le parking.

11

Bien fait pour sa gueule !

Quelle aubaine pour un journaliste ! Deux homicides en moins d’une heure dans un rayon de dix kilomètres, l’alcolo dirigeant bas de gamme des footeux et le queutard trousseur de boulangère ! L’horoscope de Pascal-Bertrand Maillard l’avait dit : « Côté professionnel, vous verrez votre horizon s’élargir. De nouvelles opportunités s’offriront à vous. » Ça n’avait pas loupé.

Ce samedi soir le changeait des feux de cheminée, des nécros de grands-mères ou des accidents tragiques de la route. Le prof de gym allait avoir droit à une mise en avant calomnieuse et un portrait mitonné aux petits oignons. Ça n’était rien de dire qu’aucune mort violente, jamais, n’avait à ce point réjoui le journaliste et il avait dû cacher sa joie à mitrailler la scène du crime avant que les gendarmes n’arrivent.

Combien de Bovary locales ce sportif poutré comme une abeille avait-il séduites ? Combien de femmes délaissées ou friandes d’exotisme étaient passées par son chalet prétentieux ? Son ex le lui avait bien dit et avait été sans pitié. Oui, Mentali n’était qu’un coup. Oui, c’était un maniaque de la bitte, il avait parfois des potes avec des masques. Oui, c’était un mégalo au mode d’emploi simplifié. Et alors ? Au moins, il n’était pas question de belles promesses non tenues. De beaux bras, des cuisses bien faites, des fesses d’homme, un vrai souffle dans la nuque, de l’expérience. Marre des bourrelets en devanture, du goût des clopes sur la langue, des bruits douteux derrière la porte des toilettes. Voir le bellâtre au physique impeccable, avachi sur le carrelage, sa queue flétrie, peau morte coincée sous l’élastique, faisait du bien au journaliste. Une bitte ça ? Une marionnette du Muppet show oui. Une méduse sur le sable. De la peau de saucisse.

Pascal-Bertrand Maillard avait été prévenu par le coup de fil d’un voisin alors qu’il était au stade. Depuis que le service marketing offrait un mois gratuit pour les « rabatteurs », les délations giclaient comme du lisier d’un épandeur :

– Ça a gueulé, nom de Dieu ! Et puis y‘a une voiture qui est passée en trombe devant la ferme. Une petite voiture rouge.

– Merci ! Merci beaucoup. Vous êtes un bon citoyen. Surtout n’y allez pas, ça peut être dangereux, je préviens les gendarmes et j’arrive. Si y’a quoi que ce soit, je passe vous voir après.

Comme ça il était tranquille. Maillard avait téléphoné à la brigade juste avant d’arriver sur place et avait eu tout le temps de prendre des photos.

C’est sûr que quelqu’un avait du crier en découvrant le tableau ! Jamais Mentali, dans ses performances les plus exceptionnelles, n’aurait espéré tirer un tel hurlement de l’une de ses conquêtes. Le cri de l’Australienne avait vibré jusque dans son bush natal où son lézard totem avait subitement rouvert les yeux. Un éclair était monté de la terre aborigène vers l’immensité du ciel et un requin avait viré de bord au large de Melbourne.

Le journaliste jubilait. Les moins 15° affichés au tableau de bord ne refroidissaient pas sa joie. Le thermomètre pouvait bien se bloquer à 30° sous le zéro, le porte-drapeau des cocus de la région ne pensait qu’à l’édition du lendemain. Les unes sournoises allaient se succéder sur la semaine et, bien sûr, il en rajouterait sur le décor, évoquerait une mystérieuse voiture et insinuerait un accident lié à des pratiques mêlant érotisme et légumes de belle taille. La photo de Mentali en slip de gala illustrerait le propos et surpasserait en intérêt celles prises lors du défilé printanier des conscrits dans la grande rue de la ville. Des libellules de cent kilos y côtoyaient des majorettes trapues, des cowboys sur des poneys riaient aux côtés de romains drapés dans du tergal. Le hors-série de la dernière fête montrait d’ailleurs ce salaud de Mentali moulé dans un collant de Batman bras dessus bras dessous avec Lacroutte dans son costume d’arbitre, le petit Jacques Mellotta juste derrière eux qui faisait des bonds pour qu’on ne l’oublie pas.

La main de Pascal-Bertrand Maillard s’immobilisa sur les clefs de contact. Lacroutte, Mentali, Mellotta ! Ces guignols se connaissaient depuis toujours ! Même génération, même quartier, mêmes conneries faites ensemble et mêmes bars, jusqu’à ce que la vie rappelle les origines sociales et les éloigne peu à peu. Pas tant que ça finalement. Les deux premiers bouzillés le même soir. Et si le hasard n’avait rien à voir dans ces morts violentes ? Ne tenait-il pas là l’enquête à mener pour sortir de son trou ? Sûr que ce n’était pas les gendarmes de la brigade qui pourraient y penser. C’est à peine s’ils se connaissaient entre eux, se rappelaient le nom de l’ancien maire, ceux des propriétaires des bois ou des usines du coin, savaient qui couchaient avec qui, qui se retrouvaient en loge, ou encore s’étaient marié pour réparer une grossesse imprévue.

Lacroutte picolait et n’avait vécu que pour le foot. Mentali posait désormais pour la postérité comme il avait vécu, la queue à l’air et les couilles vides. Le petit Mellotta, quant à lui, avait repris l’agence de son père et avait surtout dilapidé le capital. Oui, il y avait un truc nom de Dieu ! Et ça, Pascal-Bertrand Maillard allait se le garder. C’était sûr ! Le journaliste attrapa sous le siège sa bouteille de Daniels® et en siffla une bonne rasade. Rien de tel contre le froid et les émotions fortes. La réalité, décidemment, était bien meilleure que la fiction.

12

Dis ! Quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ?

« Manouche mâche, lâche la louche,

Chute sans choc, la soupe gicle,

Flaque sur nappe, une gifle claque,

Querelle noire, la nuque craque. »

Le carnet à la couverture rouge cerise de la fugueuse aux cheveux longs s’ouvrait sur ses quatre lignes. Elle aimait trouver des mots et des images. Des associations d’idées qui lui venaient de choses parfois sans rapport entre elles, qui ne la concernaient pas toujours, mais faisaient leur nid en elle sur les parois de son être sans jamais trouver de sortie. Écrire calmait l’agitation. Apaisait l’anarchie.

Elle avait commencé à prendre des notes quelques années plus tôt après qu’un garçon de son âge s’était pendu à la rentrée. Elle le connaissait depuis toujours.

« Un enfant s’est pendu, la ville baisse la tête,

Éduqué à poings nus,

D’une mère tatouée, d’un père jamais vu. »

Un surveillant avait ramassé le carnet. Ses parents avaient été convoqués. Était-ce bien elle qui avait écrit ces lignes ? Et pourquoi ces « poings nus » ? La violence qui s’en dégageait ne cachait-elle pas d’autres problèmes pour une gosse en sixième ? Les questions une fois posées, les parents mis à mal et rendus nerveux, elle était restée seule à la table familiale, sous l’ampoule, les yeux braqués sur elle. Verrouillée. Pour ses parents, elle les avait fait remarquer, ils avaient dû se justifier. Peu importe de quoi. Elle les avait trahis.

13

Dors, mon enfant, dors…

Les trois petits cochons et le nouveau garçon avaient emmené la fille au théâtre forestier, sur les hauteurs de la ville, là où les centres aérés venaient faire des poule-renard-vipère et où les familles pique-niquaient le week-end en improvisant des parties de frisbee et des caches-caches bon enfant. Un endroit désert la nuit avec des chemins et des clairières isolées. Le petit Mellotta assommé de vodka cuvait dans la voiture. Lacroutte ne valait pas mieux. Mentali avait sorti la fille puis l’avait pliée sur une table de ping-pong en cimant, la bouche bâillonnée pour étouffer ses cris. Elle s’était sauvée une première fois et il l’avait rattrapée contre un plateau de sapin sur lequel seraient posés le lendemain les glacières, les paquets de chips et les coudes d’enfants. Le garçon, lui, avait regardé, calme, et avait pris le relais. Il avait entraîné l’adolescente dans le bois, aspirée par la nuit. Une branche avait craqué. Lorsqu’il était revenu, sorti de l’ombre comme s’il n’était jamais parti ou juste pour fumer une cigarette, il avait dit, étrangement détendu.

– On rentre. Elle veut rester tranquille.

14

Toutes mes condoléances, euh, je veux dire, comment ça va ?

Madame Mellotta, née d’une lignée de pharmaciens portant un autre nom, avait entrebâillé la porte une fois que Pascal-Bertrand Maillard ait décliné son nom. Non, Jacky n’était pas à la maison. Non, elle ne savait pas quand il serait là. Il était parti le matin, elle ne l’avait pas revu. Il allait souvent le soir Au Complexe® voir ses associés. Le journaliste pouvait entrer l’attendre ou passer le rejoindre, il y serait sans doute à bavarder au bar ou dans son bureau à défaire son couple avec une employée. Elle ne posait plus de questions.

La neige tourbillonnait dans l’entrée et Pascal-Bertrand Maillard n’avait pas insisté. Il y a encore vingt ans, cette femme était d’une beauté qui dépassait de loin le cadre de la région. Le temps ne l’avait pas arrangée. Soin régénérant La Prairie®, anti-cernes Shiseido® et acide hyaluronique ne pouvaient ranimer l’étincelle perdue de ses yeux. La voir comme ça lui serrait presque autant le cœur que de savoir qu’elle allait peut-être pleurer un homme qu’elle n’avait jamais vraiment aimé. Jadis, il aurait donné n’importe quoi pour l’embrasser. Sans doute aurait-il dû tenter sa chance quand elle posait sur lui son regard comme une invitation. Il n’avait pas osé, étouffait dans son corps mal dégrossi, se croyait paradoxalement meilleur que tous et surtout que cette ville. Il était parti mettre ses rêves à l’épreuve, avait voyagé avec des grands airs, était revenu avec de petits souvenirs. Son tour était passé. Aujourd’hui, il faisait parti du décor, il était le journaliste qu’on saluait, mais dont on se méfiait, à qui chacun, du député au commerçant, racontait des histoires pour qu’elles éclaboussent un jour la réputation d’un autre.

Là, il faisait choux blanc. Pas de Jacky Mellotta à la maison. Pascal-Bertrand Maillard remonta dans sa Fiat®, dévissa le bouchon de la bouteille, et le cœur n’y était plus. Il se sentait aussi minable que le prof de gym dans une version romantique qui ne valait pas mieux. Il était un menteur vieillissant assis dans sa voiture par moins vingt qui jugeait chaque jour les autres et avait détruit tous les possibles. Il but encore. S’apitoyer sur son sort était encore ce qu’il faisait de mieux.

15

Je veux du Eu !

Il en va des meurtres comme des émeutes. Les populations se livrent au pillage quand sautent les digues et que tout devient possible. La confusion générée par le meurtre de Lacroutte et la disparition du gamin permettaient les écarts et le club ne pouvait y échapper. Un jeune des U13 avait récupéré un sweat d’Arsenal dans le carton des habits trouvés. Un autre avait fait les poches des entraîneurs tandis qu’un éducateur en CUI/CAE, bac +5, 412 euros par mois, avait tapé l’ iPhone 8® d’un gamin et n’avait plus qu’à en craquer le cloud.

Emmanuel Bongo avait vu plus grand : il était entré dans le bureau du président et avait doucement rabattu la porte. Pas mal de monde était encore en bas, dans la grande salle, à boire du café. Le joueur avait prévu de fuir par l’escalier de secours donnant sur les annexes en terre battue. Trop de précarité. Qu’il se blesse ne serait-ce qu’une semaine et il était fini. Un calme surprenant avait éteint les battements de son coeur. Il agirait vite et disparaîtrait. La recette des trois buvettes et le liquide des primes de match devraient suffire pour passer la frontière ou remonter vers l’anonymat de la capitale. Le fric était forcément quelque part. Pas de coffre, tout le monde le savait. Le président Schoufiral avait l’arrogance des intouchables. Il distribuait tous les mois, selon un rituel immuable, les fixes négociés en début de saison. Les gars attendaient à la queue leu leu dans le couloir suivant l’ordre affiché sur une feuille au mur. La gueule tirée par celui qui sortait du bureau renseignait sur le contenu de l’enveloppe puisée dans le tiroir. Flatterie, menace, bonus ou sanction. Schoufiral régnait, propriétaire de ses gladiateurs modernes comme il l’aurait été dans un autre siècle, ailleurs, d’esclaves ayant trimé dans ses champs de coton, ogre débonnaire, faiseur d’aumônes, évêque du saint-fric exigeant en retour qu’on lui baise la bague.

Emmanuel Bongo vit le sac Hyper U® posé contre le mur sous une étagère de coupes. Le trésorier y avait vaguement camouflé la recette sous des paquets de chips et des gobelets après avoir fait les comptes et soustrait les 20% pour la caisse noire. Mille spectateurs qui picolaient du vin chaud et se goinfraient de saucisses ça faisait pas mal de cash. Restaient les primes. Manu contourna le bureau, secoua le tiroir, attaqua avec son tournevis de chantier le métal de la serrure jusqu’à en faire céder les pattes. Les enveloppes étaient là, sous un agenda, marquées aux initiales de chaque joueur. Une pochette translucide avec des coupures de cinquante et vingt euros côtoyait un verre à boire posé près d’une boîte en bois. Il l’ouvrit. Elle contenait une montre de belle facture, sobre, une boucle d’oreille et trois photos qu’il retourna.

Trois photos pour un seul visage.

Des cheveux longs et blonds.

Son cœur, un instant arrêté, se remit à taper comme celui d’un renard attaqué par les chiens.

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… et trois zéro !

Pour faire chanter un homme, la règle d’or est de maîtriser son sujet, d’éviter les approximations et de manier d’autres instruments que le rêve, en d’autres termes, il faut savoir ce que l’on veut et s’en donner les moyens. La somme exigée à Schoufiral était un peu trop excessive pour que le président ne remette pas à zéro le compteur du doux rêveur qui s’était permis de croire qu’il pouvait le transformer en tiroir caisse. L’escroc à la petite semaine aurait du comprendre que le pot de fer est toujours plus solide que le pot de terre et que si l’histoire de Perrette et son bidon de lait est racontée aux enfants, c’est bien pour leur éviter un jour de faire n’importe quoi. Ce n’est pas au vieux loup que l’on apprend à tendre des pièges et qui s’y frotte en meurt. Le président avait pris Jacky Mellotta en cours particulier, version radicale accélérée, et l’avait fait monter dans les aigus. Sa cuillère à glace aiguisée sur les bords comme un couteau, faisait des boules de chair très rondes et pouvait lever un œil comme du beurre. Mellotta… Quel con ! Schoufiral comprenait mieux maintenant le manque global d’arrogance du petit affairiste, l’impression de flou qui émanait de sa personne, ce qui faisait qu’il n’avait jamais vraiment réussi. Malhonnête sans envergure. Honnête sans conviction. Progressivement rongé par les dettes, étranglé par ses investissements et incapable d’être suffisamment cynique pour voir les choses en grand, Mellotta avait surtout été miné des années durant par la culpabilité, ce qu’il savait et l’incapacité d’en faire quoique ce soit. Minable de bout en bout… A l’époque, il n’avait pas posé de problème. Trop bourré. Assommé par l’alcool. Incapable de se souvenir. Du moins Schoufiral l’avait-il cru. Pour lui c’était la première fois. La fille l’avait révélé. Souvenirs, souvenirs… Comme il avait aimé sentir son corps se cambrer sous le sien puis s’alanguir lentement. Il avait appris par la suite à être plus discret et surtout à agir en solo. Mentali, n’ayant jamais clairement fait la différence entre le bien et le mal, n’avait jamais posé de question et se foutait complètement que la môme soit rentrée à pied de nuit ou que Schoufi l’ait esquintée. Lacroutte dormait sur la banquette arrière et s’était fait raconter la soirée le lendemain, bêtement, comme lorsque l’on veut partager une bonne blague que l’on a ratée. Il s’était contenté de la version « bonne baise sous la lune avec une fille facile », déçu de s’être endormi, persuadé que la fugueuse avait repris sa route. Restait Jacky Mellotta. Il n’avait pas non plus posé de problème. À bien y réfléchir, il n’était pas non plus revenu sur les blancs laissés par cette virée. Puis il avait été repris en main par son père qui l’avait envoyé à l’époque dans une école en Angleterre. Pourquoi l’Angleterre ? Pourquoi pas la Suisse plus proche ? Plus loin pardi ! Loin des yeux, loin des coups. Schoufiral avait compris rétrospectivement que le petit Mellotta ne devait pas être si bourré que ça et qu’il avait mis les bouts de sa propre initiative, effrayé de ce qu’il avait compris. L’idée l’avait bien effleuré à l’époque, mais il n’en avait pas fait cas. Insouciance de la jeunesse. Pas de cadavre, pas d’enquête. La fille était une rôdeuse comme il y en avait tant. Or Mellotta n’était pas sorti de la voiture, n’avait rien vu, bavait dans son sommeil. Schoufiral, après avoir raccompagné les autres, avait ramassé une bâche, s’était changé avec des habits bons pour passer au feu et était revenu dans le bois ramasser le cadavre qu’il avait ensuite jeté dans un trou de pâture. Un endroit qu’il connaissait, à l’emplacement transmis de père en fils où il avait par la suite pris ses habitudes, poursuivant une tradition locale facilitée par le sous-sol calcaire, les grottes invisibles, rarement répertoriées, pratiques pour balancer les collabos, les résistants, les boches, les fuyards, les réfugiés, les carcasses de télés, les bagnoles, les enfants illégitimes, anormaux, violentés, les femmes d’un soir ramassées pour s’amuser un peu, des randonneurs butés par accidents ou pour rappeler que l’on était chez soi, les cadavres de vache, de loups, des bombes pour les militaires comme au trou de Jarden. Schoufiral, hormis un peu d’amiante, n’y mettait que du bio dont la décomposition ne risquait pas tant de polluer la nappe phréatique. Du bon bio d’humain, la plupart du temps travaillé à la main. Pauvre petit Mellotta. Schoufiral, avec son sens inné du timing né de l’expérience et d’un talent certain pour l’organisation, avait ramassé son maître chanteur et l’avait enchaîné dans la cave de son pavillon. Efficace, souvent souriant, toujours actif, il avait plié l’affaire en trois quarts d’heure nettoyage inclus. Les confirmations souhaitées étaient tombées. Mellotta, nu comme un ver, accroché la tête en bas comme un lapin, avait raconté son histoire. Trente deux ans plus tôt, rentré du bois, déposé devant chez lui par Schoufiral, ayant simulé son état d’ébriété par peur panique d’être témoin de choses qu’il ne voulait pas connaître, obsédé par le fait d’avoir laissé une femme seule en pleine forêt, il était reparti sur une impulsion vérifier ce que son imagination lui laissait supposer. Il avait pris le vélo et l’appareil photo de son père, avait appuyé comme un fou sur les pédales jusqu’au théâtre forestier, dessaoulé par le vent et l’effort. Il avait trouvé une boucle d’oreille sur une table de ping-pong, continué vers la lisière des arbres et pris un sentier qui partait dans l’ombre. Un silence de crypte végétale s’était refermé sur lui. Le tapis d’épines amortissait ses pas. Une clairière et une silhouette au pied d’un grand sapin avec le visage caché par ses cheveux longs, une entaille profonde sous la gorge et la tête qui s’était presque détachée du tronc lorsqu’il l’avait poussé du pied pour la regarder…

Schoufiral s’était fait plaisir en se rappelant le bon vieux temps. Puis il avait saigné Mellotta et prévenu son tueur qu’il pouvait passer à l’action et buter les deux autres. Celui-là, c’était un solide. Qui puait méchamment, certes, mais particulièrement séduisant avec sa trogne de monstre. Tout à fait le type d’homme dont il adorerait partager les souvenirs. Il avait parfaitement rempli sa fonction. C’était le cirque en ville et les gyrophares sillonnaient la campagne. Schoufiral devait maintenant le rejoindre pour voir ce qu’il avait fait du gamin. C’était ça, être patron. Action, réaction. On ne comptait pas ses heures.

17

Oui d’accord, mais juste pour goûter…

Armel ne sentait plus ni ses jambes ni ses bras. Le froid, qui passait par les interstices de la carrosserie du véhicule, l’avait figé comme un steak dans le congel. Une sensation d’engourdissement avait progressivement remplacé la douleur. La jante de la roue de secours lui cassait la nuque, mais il ne le sentait pas plus qu’un oreiller moelleux. Armel se sentait partir. Aucune envie de lutter. Une délivrance merveilleuse. Il n’entendit qu’à peine le coffre s’ouvrir. Que la voiture se soit arrêtée une première fois, puis soit repartie au bout d’une dizaine de minutes avant de se garer à nouveau, lui avait complètement échappé. Il avait été soulevé d’une main et porté comme un sac jusqu’au salon d’un pavillon où il avait été posé sur un canapé plutôt cosy. Menotté par la cheville au pied d’une table en verre étrangement scellée dans le sol, il n’avait pas vu son ravisseur disparaître dans une pièce et farfouiller dans les placards. La chaleur des radiateurs poussés à fond avait peu à peu dilaté ses veines rétrécies par l’hypothermie et le sang avait de nouveau circulé en se frayant un chemin jusqu’aux bouts de ses doigts. L’onglée, comme il ne l’avait jamais eu, transforma ses extrémités en autant de panaris prêts à exploser. Une migraine colossale lui comprimait le cerveau. Vivre au chaud faisait plus mal que de mourir de froid. L’homme, énorme, rentra dans le salon avec des vêtements sous le bras et lui fit le plus pourri des sourires. Un orque de la Moria voulant amadouer une belle-mère n’aurait pas fait mieux. Son haleine, même à cinq mètres, décollait le papier et valait l’odeur des charognes crevées en plein soleil. Le canapé s’affaissa comme sous le poids d’un veau lorsque l’homme s’assit aux côtés du gamin qui en oublia son cul gelé bleu comme celui d’un schtroumpf. Le colosse le prit contre lui et le frotta dans ses pattes comme pour l’étouffer. L’odeur était atroce. Un chien avec un bout de chat coincé dans les chicots. À se demander pourquoi ce type utilisait encore un flingue pour éliminer les gens. Les feuilles des arbres séchaient sur son passage. Le lait caillait aux pies des vaches. Une vraie pub pour la prévention dentaire dans la version « Avant, j’avais perdu ma brosse ».

Quoi qu’il en soit, le Shrek se comporta comme une véritable petite nurse anglaise et retira les chaussures d’Armel, ses chaussettes, lui fit passer par-dessous tête tee-shirt, sweat et veste de survêtement avant de le frotter à nouveau puis de lui faire enfiler à même la peau une polaire blanche. Le gamin, de plus en plus réveillé, se demandait sérieusement s’il n’avait pas basculé dans une faille spatiotemporelle peuplée de créatures. Un coup, on l’assommait, un coup on le bichonnait. C’était à n’y rien comprendre. Le Chewbacca velu continuait son programme de réanimation et lui enfila des chaussettes de montagnards. Il s’était relevé pour revenir avec une couette et un plein verre d’un liquide doré qu’Armel dut boire en entier.

– Ahhhhhhhh………….

Ce con lui faisait le coup de la gnole ! Que Lacroutte se soit fait disperser le brushing n’était plus qu’un lointain souvenir. Une miette sur une table Le gamin voulait s’en tirer. Il n’était pas question qu’il lâche la rampe. Sa bonne fée bizarre lui tapota gentiment les joues et le redressa sur la banquette. Elle avait fait deux traits sur la table, comme des mini lignes de craie, et lui tendit une paille :

– Ça comme Nesquik®. Donner force. De temps en temps tu peux. Là, tu dois.

 18

I’m no rap anymore

Armel avait tapé dans la schnouff. Pensait aux rappeurs qu’il écoutait habituellement dans sa chambre sur son ordinateur. Kaaris ! Il était où Kaaris avec ses gros muscles, sa grande gueule et sa kalache en plastique ? Hein ? Et papy Booba ? Il était où l’exilé de Miami transi de lui même quand lui était dans la merde à côtoyer un monstre ? Et Dosseh ? Et tonton Gradur ? Il était où Gradur ? Il faisait du VTT à la campagne ? Punchlines, clashs, meufs en string, piscines… Que des grandes gueules.

Armel avait toujours pensé dans un imaginaire flou qu’il était le petit frère de tous ses rigolos, entouré de leur bienveillance et que, s’ils se bouffaient le nez entre eux à coups de biffetons et de croupes vulgaires, c’était sans le dire pour avoir le privilège de veiller sur lui. Il était l’anneau d’or du rap mondial. La révolution du flow. Le zoulou blanc. Le fusil d’assaut de la phrase qui tue. L’usine à cash. En un mot l’avenir. Il était surtout complètement défoncé.

Le Grand Curry, après avoir tapé à nouveau dans le tas de poudre, était sorti et Armel s’était retrouvé seul. Son père ne semblait pas pressé de faire un roulé boulé dans le salon pour le tirer de là. Armel s’en était mis plein le nez. Les sinus anesthésiés, le front figé par une onde de glace, le cœur en tachycardie, le gosse s’était transformé. Un psychopathe avait fleuri dans son corps de treize ans comme un champignon chinois réhydraté sous la flotte. Le premier à franchir la porte du pavillon allait se battre contre un Pitbull de cinquante kilos. Le gamin venait de plier le pied de table qui le retenait prisonnier. Il était terrifiant.

19

Au petit bois des barbelés, nous irons nous promener,

Au petit bois des barbelés, tu pourras reposer.

Encore des heures sup ! Schoufiral était un patron, et donc par définition, était bien occupé. Entre ses activités officielles et celles plus discrètes, entre le travail de représentation au club ou dans les associations caritatives et les manœuvres illégales, il y avait dû gérer le petit Mellotta enlevé le matin, charcuté le midi et jeté dans le trou après la pause déjeuner. Il y avait eu dans la foulée le feu vert au tueur embauché en extra pour buter Lacroutte en fin de journée et refroidir Mentali un peu plus tard. Un bon petit timing idéal pour faire paniquer les forces de l’ordre débordées par un tel pic de violence. C’était ajouté à ce joli programme l’alerte enlèvement du gamin et Bongo pris en flag en train de taper dans la caisse du club. Une véritable aubaine. Comme s’il n’y avait pas déjà assez de cadavres pour que plus personne n’y comprenne rien ! Tout ça parce que le jeune sénégalais avait pensé se faire des ronds facilement. Sa disparition allait en ajouter au capharnaüm ambiant en ajoutant une diversion parfaite. Heureusement que Schoufiral était monté dans son bureau avaler ses cachets. Il était tombé sur le joueur debout devant le bureau et l’avait esquinté vite fait puis ligoté comme un veau avant de redescendre tranquillement tenir son rôle de maître des lieux. Les flics remballaient. Schoufiral avait poliment marqué sa peine. Elle était sa croix, lui, le leader des brebis. Le drame les laissait tous orphelins de leur frère de pelouse. Il appellerait plus tard pour signaler que son bureau avait été fracturé et jouerait sa partition. Oui, un salaud avait profité de la pagaille pour se servir. Ce n’était pas le casse du siècle, non, mais c’était une trahison. Le geste abject d’un individu sans morale, d’un extérieur, d’un mercenaire qui ne respectait même pas le deuil du dirigeant exemplaire qu’avait été Lacroutte. Pauvre Lacroutte ! Qu’en aurait-il pensé lui qui était si solidaire et digne de confiance, lui qui portait si haut les valeurs du groupe et de l’esprit d’équipe ?

Le président, même s’il ne pouvait qu’être embarrassé par la perte de la recette, n’aurait pas le cœur de venir porter plainte. L’argent… Que valaient quelques milliers d’euros face à tant de douleur… Voir un ami mourir… Un enfant de treize ans disparu… Les réfugiés en mer et la guerre dans le monde… Ne verraient-ils pas tous demain ce qui pourrait être fait en recoupant les souvenirs ? La priorité, vraiment, allait au petit Armel dont la mère était si courageuse.

Dans les faits, Schoufiral était remonté dans son bureau, avait drogué Manu Bongo avec des Stilnox® et l’avait fait à la manière du bon père de famille pour rassurer sa future victime. Tout le monde peut faire une connerie n’est-ce pas Manu ? Je ne vais tout de même pas te donner aux flics ? Faire de ta vie un enfer avec taule et au mieux retour en charter menotté à un siège ?

Il aurait pu aussi, mais Schoufiral était le seul à le savoir, encorder le black dans une cave et rejouer la scène du dîner dans Les incorruptibles où Al Capone éclatait devant témoins en noeud pap la tête de l’un de ses lieutenants à la batte de baseball. Jolie tache rouge avançant sur la nappe comme un vin renversé. Il aurait adoré. De Niro l’inspirait. C’était une belle époque. Chicago, la Prohibition, les jeux d’argent, les bars, le racket, la corruption et le proxénétisme. Les hommes de mains qui savaient faire cracher le plomb et jouer du surin. Joe la Pétoire… McGurn La Sulfateuse… Le massacre de la Saint-Valentin et le petit Eliot Ness en incorruptible pour les maintenir en alerte afin de garder la forme. Avoir vingt ans dans les années vingt de l’autre côté de l’Atlantique ! Travailler à l’ancienne. Tenir de grands cabarets de jazz pour blanchir l’argent plutôt que des casinos de province ou des clubs de foot. Fréquenter Duke Ellington et Louis Armstrong. Diriger le Cotton Club ou le Sunset cafe. Enlever des pianistes en limousine et les faire jouer pour vous trois jours durant pour un anniversaire en leur bourrant les poches de billets. Être à ce point respecté que vos rivaux à l’agonie, vingt balles dans le buffet, disaient aux poulets arrivés sur les lieux avant de mourir : « Personne, personne, m’a tiré dessus. »

La classe.

Là, ce soir, ce n’était pas ça. C’était la France et Schoufiral manquait de personnel. Buter le Malien au club dérogeait clairement aux règles élémentaires de la charte du fairplay édictée par la fédération française de football.

– Allez Manu, on ne va pas dormir ici. Tu vas me rendre un dernier service et on gardera ça pour nous.

Les cachets avaient mis le négro dans le cirage. S’il pouvait marcher tout seul, il ne serait pas plus dangereux qu’un lapin et ce jusqu’au petit bois et le grand trou final. Il y rejoindrait Mellotta et lui ferait peut-être même un dernier bisou en s’écrasant sur lui. C’était le mois du blanc, liquidation totale. Chaque éléphant a son cimetière et Schoufiral faisait profiter du sien à l’œil sans racketter sur le prix des concessions. Encore un domaine où il volait moins que l’état. Sa berline arriva à la pâture en dix minutes, chauffage à fond, et le dirigeant poussa Manu devant lui qui titubait dans la neige. Le joueur s’enfonçait jusqu’à mi cuisse. Il ne serait pas le nouveau Thomas Sankara comme il l’avait souvent rêvé lors de ses footings. Il ne sauverait pas les manuscrits de Tombouctou en finançant la construction d’une bibliothèque panafricaine. La charte du Manden tatouée sur son épaule ne serait pas gravée sur une immense place, cœur d’une nouvelle Afrique, pour être lisible depuis le ciel. Il prit la première balle quelque part près du cœur. L’arme s’enraya sur la deuxième et explosa dans la main de Schoufiral qui ne comprit pas tout de suite que la charpie au bout de son bras serait pour toujours le souvenir de son meurtre. Sa retraite de Russie. Son géranium. Quelle merde ! Il planta son moignon dans la neige pour anesthésier la douleur. Manu resté debout, maintenu par la neige autour de ses cuisses, fut tabassé avec un piquet de clôture. Tabassé encore et encore, baratté jusqu’à n’être que de la bouillie et de basculer dans le vide.

 20

C’était quoi cette chose ??

Le journaliste se gratta le pénis qu’il avait un peu collant. Sa dernière lubie de quadra paumé avait été, un soir de solitude, de se raser les poils pour dégager la verge et tenter de se rajeunir par un excès de propreté factice. Les couilles n’en pendaient pas moins jusqu’à mi cuisse et Pascal-Bertrand Maillard ne se faisait pas d’illusions quant à la réalité inéluctable de l’attraction terrestre. Défier la gravité par l’érection devenait de plus en plus aléatoire et source de grand stress. Maillard appréhendait le jour où sa bedaine l’empêcherait de voir le désastre et déplorait tragiquement de ne plus pouvoir arborer de slip blanc dentifrice au-delà de deux heures de pose. Bourré comme une cantine devant la maison de Mellotta, le journaliste s’agaçait de la repousse de poils qui le picoraient comme autant de morpions. La neige, dehors, était repartie de plus belle. Les flocons poussés par les bourrasques collaient sur le pare-brise. Des congères se formaient dans une ambiance d’Himalaya et un véritable rideau empêchait d’y voir à plus de cinq mètres. Le général Çakaille avait lancé l’offensive hivernale et voitures comme poubelles avaient disparu sous le blanc manteau des poètes à deux balles. Pas un rat dans les rues.

Le journaliste balbutiait sa misère, glacé par la ventilation qui crachait du froid. Un dernier sursaut d’orgueil l’empêcha de chanter sa nostalgie frigorifiée sous les balcons de l’ancienne belle ravagée par la vie et il se raccrocha à l’idée d’aller voir le Président Schoufiral au club de foot. Tant pis pour Mellotta et sa pute d’épouse ! Lui n’avait pas le courage de rentrer chez lui, trouver l’appart silencieux, la lueur de l’aquarium et les nems de la veille. Qu’il interviewe au moins le président s’il était encore là-bas. Lui au moins avait réussi. Il était marié et ne se souciait de rien, assis sur un tas d’or.

La voiture démarra par miracle et Maillard se retrouva dix minutes plus tard, sans trop savoir comment, à l’arrière du stade, moteur coupé, phares éteints et la gueule en sang. Il avait dû glisser sur une plaque de verglas ou tenter un large virage en bout de parking et se prendre un mur, faire éventuellement une marche arrière et taper dans une benne de la ville transformée en bourrelet de neige. Ou les trois. Le fait est qu’il pouvait signer le constat en solo pour s’être planté tout seul. Oui, les airbags étaient en option, c’était une certitude tant il avait cogné fort sur la vitre avec le bruit d’une pastèque jetée sur un mur. Oui, la pédale d’embrayage en ferraille incrustée dans le tibia, ça vous tirait des larmes. Oui, oui, le volant était bien du genre solide, limite en bois, eu égard à l’état de ses dents après qu’il eut mordu dans le caoutchouc. Et bien sûr ça faisait super mal aux cheveux quand on était propulsé en avant avec la tignasse coincée sous l’appui-tête. Il était temps de laisser tomber la presse régionale pour envisager de partir en zone de guerre.

Maillard, sonné, avait failli rater le départ de Schoufiral qui venait de traverser le parking du stade. Le président tenant des sacs d’une main, soutenait de l’autre quelqu’un et l’aidait à monter dans sa berline. La tempête empêchait de bien voir, mais le journaliste reconnut la dégaine puissante d’une recrue arrivée quelques mois plus tôt d’une ancienne colonie. La polémique n’avait pas manqué. Pourquoi prendre un nègre quand on avait du bon blanc formé dans les alpages ? Pourquoi ne pas le payer en rondelles de banane le bamboula sans papier ? Le fait est que Schoufiral, avait maintenu sa décision contre tous et qu’il portait maintenant lui-même les affaires de son joueur. Un bon président que ce Schoufiral, toujours sur le front et qui raccompagnait maintenant Bongo là ou d’autres l’auraient laissé avec plaisir se coltiner le blizzard.

Pascal-Bertrand Maillard regarda disparaître les phares, soulagé de ne pas avoir réagi, incapable d’aligner trois questions ou même de tituber hors de son véhicule. Il tourna à son tour les clefs et, miracle des ivrognes, le moteur ronronna à nouveau. Ah le beau pays ! En France, on n’avait pas de travail, mais on avait des bagnoles et le contrôle technique ! Pascal-Bertrand roula lentement sans rien voir ou presque. Il venait de se vomir dessus à vingt à l’heure sans même avoir besoin de freiner. Bien chaud sur le chiffon qui lui servait de pull. Salade de maïs et riz pilaf. Le chaud du moteur avait enfin dégelé un peu du pare-brise qu’il essuya pour élargir son champ de vision. Il était au niveau de la mairie. Une ombre gigantesque passa devant ses phares :

– Putain un yéti !

Un yéti ??!! Le Bigfoot en chair et un os au pays des fromages. Colossal. Le journaliste aurait vu une licorne ou la Castafiore à poil sous un lampadaire qu’il n’aurait pas été plus surpris. Sûr qu’il lui fallait rentrer chez lui. Le delirium tremens venait de le saisir. Qui le croirait s’il disait avoir vu la créature de Tintin au Tibet marcher en pleine ville ? Qui accepterait l’idée qu’il puisse y avoir du mystère urbain ailleurs que dans les Adèle Blanc-Sec de Tardi ? Maillard était bon pour la camisole. Pouvait-il seulement savoir que le petit Armel qui n’était pas loin pourrait confirmer ses dires ? Pouvait-il seulement savoir que l’ombre qui venait de passer devant lui en allant chercher des kebabs était bien une créature puante comme les armées d’Attila ?

Pascal-Bertrand et son prénom de merde avait redémarré dans un état second, était entré dans son garage en ratant le bouton d’ouverture automatique de la porte et avait tout défoncé. Une patrouille envoyée sur place l’avait trouvé endormi dans sa caisse. Des piles de pneus neige avaient amorti le choc de sa voiture minable écrasée comme un jouet contre le mur du fond. Un trou dans les parpaings fragilisés permettait de voir dans la pièce qui lui servait de chambre. Ca n’était pas très bien rangé.

21

Pas mauvais ce kebab !

Pourquoi fallait-il que les gens chipotent ? Ce n’était pas trois frites en plus dans la barquette ou un peu plus de mouton en lamelles qui allait lui couler son affaire à ce gros barbu trentenaire et son kebab pourri. Le Grand Curry avait faim. Il avait du coup, par manque de temps et de vocabulaire, par manque aussi de patience, arraché la toupie de viande de son axe et était ressorti dans la neige non sans avoir copieusement baffé le faux dur qui régnait sur les lieux. Pour le plaisir. Parce que le marchand de gras jouait au religieux sans l’être et que cela l’énervait. Parce que l’homme qui l’avait embauché à l’occasion de son passage dans la région pour dézinguer deux mecs devait le rejoindre dans le pavillon qu’il lui avait passé afin de le payer. Parce qu’il ne fallait pas trop qu’il traîne dans ce coin de l’Europe et qu’il n’avait pas envie de laisser le gamin dans les pattes de ce type en veste huilée de notable. Le Grand Curry croisait suffisamment de psychopathes pour avoir reconnu en lui un grand malade. Sans qu’il ne se l’explique, il aimait bien l’enfant. Son regard sans doute. Ce qu’il avait senti d’indomptable dans cette masse lorsqu’il l’avait transportée puis lorsqu’il l’avait réchauffée. Des gamins pourtant, il en avait déjà bousillé. Pourquoi celui-là ? Si loin de chez lui ? Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ?

22

Allez, allez, dépecez-vous !

La rage avait du bon. Armel, à force de colère, avait achevé à coups de talon le pied de table qui le retenait encore. Des voix dans sa tête faisaient les dialogues que son cerveau speedé par la dope imaginait avec son ravisseur. La baston suivait. Le gamin voyait déjà le Grand Curry arriver et lui qui lui fracassait la tête. Et il tapait, et il tapait, le pilonnait comme une pierre à réduire en poudre en lui demandant s’il allait mettre ses chicots perdus à la petite souris. Le mettre en kit ! Lui faire pulser des grumeaux de rouge. C’était la fête au sirop. Armel entendit la grille battre dans le jardin et se leva d’un bond. Il faucha une coupe de la Gambardella sur une étagère et se rua en avant. Il y avait eu Néron et l’incendie de Rome. Il y avait eu Hannibal et les éléphants dans les Alpes. Il y avait eu Thésée et la fin du Minotaure. David contre Goliath. Attila et le gazon brûlé qui ne repousserait jamais. Il y avait Armel percutant de plein fouet celui qui venait d’entrer. Il allait lui mâcher le coeur.

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Petits enfants, petits soucis…

On ne voit pas ses enfants grandir. Un jour, votre boulot vous envoie au bout de l’Europe exfiltrer une universitaire un peu trop sportive pour ne donner que des cours en amphi. Le lendemain vous persuadez deux gamins bloqués dans une pièce aveugle qu’ils peuvent servir l’État en infiltrant des allumés nihilistes plutôt que de prendre perpette. Bien sûr, votre couverture dit que vous faites tout autre chose. Votre épouse doute. Des hommes silencieux vous accompagnent lors de vos déplacements. Des femmes souvent. Une collègue, rarement la même, pour être le couple en voyage, au bord de la piscine ou dans le petit train touristique pas très loin du conseiller venu négocier du nucléaire, des avions, des libérations d’otages ou des infos. Parce que cela fait partie du rôle. Bien d’autres choses impossibles à raconter.

Après c’est le divorce. Par usure. Trop compliqué. Se justifier. Depuis vous avez réintégré un travail normal dans une boîte ordinaire où vous vous emmerdez à gérer des équipes. Votre direction vous a mis au vert. Vos enfants ont grandi. Vous gagnez de l’argent, le temps file, vous n’irez pas plus loin. Un soir, vous tombez sur une photo. Vos garçons, les joues rouges, portant des casquettes orange et bleue, tapent avec des baguettes sur des boîtes, et ils sont tellement beaux, tellement heureux que vous pleurez à l’intérieur les années passées sans eux. Tout l’amour que l’on a, que l’on voudrait redonner encore, un simple sourire à table, une main dans la main, leurs frimousses qui se cachent sur le quai de la gare pour vous accueillir après une trop longue absence.

Le père d’Armel, athlétique de corps et fracassé de l’âme, fabriqué en contre plutôt que dans l’exemple, avait quitté la capitale en soirée et passé pas mal de temps sur la route. Il avançait de plus en plus lentement dans la tempête au fur et à mesure qu’il se rapprochait de chez lui et avait savouré ces heures rongées par la nuit, son smart rendu muet par une batterie vide. Ses fils étaient avec leur mère. Tellement différents l’un de l’autre. Tellement magnifiques. Le grand très tranquille, faussement nonchalant, voguait vers ses projets d’adulte. Le plus jeune, explosif, fonceur, déterminé, apprenait à gérer sa puissance et promettait un homme plein de force. Que leurs vies se fassent au mieux. Il y pensait souvent, fatigué de s’être tellement battu et finalement bien trop contre lui-même. Tant de choses à transmettre, noué par la peur de le faire en vrac comme un miroir au reflet cassé qui détruit et entaille de ses fines lames. Le père d’Armel avait du mal. La colère était en lui mêlée de lassitude. Qu’avait-il à défendre ? Un niveau de vie ? Le futur de ses enfants que personne n’attendait ? Au moins pouvait-il espérer leur donner quelques armes pour tenir les emmerdes à distance et tenter de rester droit.

Il avait pris un café dans une station ouverte la nuit le long de la nationale pas très loin de la frontière et trouva finalement à se garer dans sa copro après avoir dégagé à la pelle une place dans un mur de neige. Une lumière brillait sous la porte de son studio de plain-pied. Il dégaina, fit le tour par le jardin de la voisine, le flingue en main. La baie vitrée derrière chez lui donnait sur une pièce unique. La télé jetait des éclats dans tous les sens et, debout, face à l’écran, en sueur dans son tee-shirt, Armel, tenait une manette et décimant avec frénésie des zombis de jeux vidéo se ruant sur son personnage virtuel en pleine baston. Le gosse était couvert de vrai sang. Le visage barbouillé.

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Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années.

Enfin quelqu’un qui lui faisait plaisir et le surprenait dans ce monde de brebis !

Revenant du kebab, le Grand Curry avait trouvé la porte ouverte et le corps au milieu du salon. Vu la profondeur du pied de table dans la poitrine du macchabée, le gamin n’y était pas allé de main morte. Le visage était un vrai massacre et une main arrachée traînait sur le carrelage. Parmentier lui-même n’y aurait pas retrouvé ses petits, incapable de dire quelles variétés de pomme de terre ou de racines broyées étaient à l’origine de la purée qui servait de visage au grand corps étalé. On en avait fait du steak haché cru. Un bout de marbre cassé était incrusté au milieu de la bouillie d’os à la place de ce qui avait été le nez et une coupe au socle teinté de débris organiques avait fini dans la vitrine cassée d’une petite armoire pleine de livres à reliure acheté au kilo. Pas mal ! Ce petit ne manquait pas de ressources. Il avait même tapé dans la schnouf et pas qu’un peu. Un bout de cuir chevelu, grosse araignée noire écrasée, collait sur le papier peint. La gorge avait été déchiquetée avec les dents. Un léger filet d’air sifflait par intermittence du poumon embroché. Ah tiens… Finalement, le cadavre n’était pas complètement mort. Petite erreur de jeunesse. Un peu de précipitation. Un petit douze sur vingt pour la finition, mais les encouragements tout de même. De l’innovation. De la débrouillardise. Une réelle capacité à utiliser l’environnement et à transformer les faiblesses en atouts. Si le gosse avait un peu bâclé le travail et manqué de concentration, il ferait pourtant une excellente recrue. Un bon traceur dans la Horde[3]. Cela se respectait. L’instinct de survie ça n’était pas donné à tout le monde. Et pour ce qu’il avait vu de ce pays, et plus largement du continent, ils étaient tous plutôt dans la merde, trop habitués depuis deux trois générations à voir les guerres se faire ailleurs. Certes, cette histoire ne finissait pas tout à fait comme prévu, mais cela ne l’étonnait pas vraiment et il trouverait un moyen de passer la frontière. Après tout, les barbelés et plaques de ciment géantes avait été posés par les démocraties pour empêcher les réfugiés de rentrer, pas pour leur éviter de partir. Son client, avec ses embrouilles locales et ses deux types à descendre, ne s’était pas méfié de la bonne personne. Le gamin lui avait bien défoncé sa gueule froide de murène. Le Grand Curry se sentait presque une dette envers cet enfant qu’il aurait été fier de prendre sous son aile. S’il n’avait pas beaucoup de temps, il allait pourtant faire quelque chose pour lui. Ce n’était pas si souvent que l’on croisait une jeunesse si prometteuse dans cet univers décevant de brutes sans envergure.

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Elle est bien papa, ton histoire.

Si la vérité sort de la bouche des enfants, celle que son fils lui racontait, les pupilles dilatées, était particulièrement duraille à encaisser. Le père d’Armel pensait se mettre au calme, lire un peu la presse, attaquer un roman, et il se trouvait face à son fils cadet chargé à bloc, témoin d’un meurtre, rescapé d’un kidnapping et couvert de sang après avoir déniapé un type. Putain elle faisait quoi sa mère !!? On n’était pas censé passer le brevet des collèges à son âge ? Le smart, à peine remis en charge sur le secteur, bipa sans arrêt. On le cherchait de partout. Un dirigeant s’était fait descendre. Armel était introuvable. Mon cul ! Il l’avait sous les yeux. Un flic lui demandait à plusieurs reprises de prendre contact avec eux dans les meilleurs délais. Les assistantes à Paris relayaient des appels urgents arrivés au bureau. Des amis. La famille. Son ex-femme. Il était où bordel ?! Pourquoi n’était-il jamais là quand on avait besoin de lui ?

N’importe quoi ! Armel introuvable ? Ah oui ? Et le gosse qui était chez lui à dégommer des créatures sur la WII® c’était un hologramme ? Personne parmi tous ces connards ne s’était assuré que le gosse n’était pas chez son père avant d’activer l’alerte enlèvement et de basculer dans le grand délire ? Sûr qu’il allait leur rentrer dedans et pas qu’un peu. Les signalements et son nom tournaient déjà sur les radios et le journaliste de la première chaîne de France racolait à l’antenne, égrenant des hypothèses : enlèvement pédophile, rapt par le père divorcé forcément instable, racket scolaire poussé un peu loin dans un établissement fréquenté par des Turcs… Celui-là un jour, il allait bouffer son micro, sa carte de presse, son air hypocrite faussement consterné et un annuaire de déontologie. Pour l’heure, Armel, boule de nerfs, hoquetait et pleurait d’émotions. La descente allait être rude. Son père l’écouta raconter à toute allure, essaya de compléter les blancs et comprit qu’il avait été à rien de ne plus jamais revoir son fils. La première chose était de le calmer. Qu’il pleure le plus possible. Qu’il se vide. Le rassurer. Neutraliser la drogue dans son sang. Qu’il boive pour vomir. Il lui fit un café au gros sel, lui mit la tête dans la baignoire et les doigts dans la gorge. Lui donna une longue douche, le tint de force, sidéré de sa puissance, lui lava énergiquement et sans un commentaire les cheveux collés d’hémoglobine, de cervelle séchée, la peau, les mains, le réchauffa, puis plus lentement, l’essuya, récura la baignoire et le força à s’allonger après avoir éteint l’écran et débranché le smart en délire. Il était là, tout allait bien. Les habits et la paire de menottes à sa cheville, tranchée au coupe-boulons, étaient déjà dans un sac poubelle avec les chaussures.

– Tu as fait ce qu’il fallait mon gnou. Personne n’y serait arrivé comme toi. Ne t’inquiète de rien. Je m’occupe de tout. C’est fini.

Il lui coupa les ongles très court et les frotta à l’alcool, passa les oreilles au coton–tige, lui fit se laver les dents et la bouche et lui rinça l’intérieur des narines au sérum physiologique. Il avait déjà vu ça. Il avait aussi vu ce que cela donnait chez la victime.

Armel se calmait. Son père l’allongea sur le futon, balança un anxio dans un verre, l’écouta beaucoup tout en lui massant les pieds.

Concrètement, son fils avait sauvé sa peau au détriment de quelqu’un. Il fallait nettoyer. Arriver avant tout le monde sur la scène du carnage.

– Armel, tu as assuré comme un chef… Elle est où cette maison ?

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… et que tu seras tout dur comme un surgelé Picard !

Le Grand Curry avait d’abord porté le corps, massif, puis l’avait tiré par un pied dans la neige du jardin avant de l’allonger sur les rails qui couraient derrière la maison, la tête prête à passer sous la ferraille. Un classique de la mise en charpie si tant est que les trains roulaient encore ici. L’homme vivait. Pas très bien. Le Grand Curry se contenta de le regarder agoniser dans le froid, les flocons chutant si drus qu’ils ne fondaient déjà plus au contact du visage détruit. Un type de plus en moins ! Ça fertiliserait le sol. Darwin avait raison. Seuls perduraient ceux qui ne baissaient jamais la garde et restaient capable de supposer le pire. Ne rien attendre, s’attendre à tout, telle était la devise.

Il retourna dans la maison, effaça vaguement les traces de son passage masquées par le carnage et s’enfonça dans la nuit comme il était venu.

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C’est une maison bleue…

Le pavillon se trouvait à l’écart d’un quartier résidentiel en bordure de forêt. Proche du centre-ville, mais déjà à la campagne. À dix kilomètres du mur frontière. La planque idéale. Calculée. D’une discrétion inquiétante par ce qu’elle supposait de moyens financiers et de préméditation. Le père d’Armel trouva le portail grand ouvert. Des traces récentes de pneus s’effaçaient dans la neige. Rien n’était lisible sur la boîte aux lettres transformée en iceberg. Aucune lumière. Un silence velouté ponctué de flocons contribuait à l’ambiance de film noir et blanc. Son expérience lui disait qu’il n’y avait plus de rien de vivant ici, mais son instinct lui hurlait d’en être d’autant plus vigilant. Il y avait dans l’air ce je ne sais quoi de mauvais qu’il connaissait bien. Cet avant-goût de charnier.

Main gauche croisée sur le poignet opposé pour tenir son arme, torche tendue devant lui éclairant la façade, le père d’Armel contourna la bâtisse sans entendre le moindre son. Un sac de courses avait été écrasé contre le mur, caché derrière la porte d’entrée laissée grande ouverte. De l’argent. Du liquide. Pas mal de biffetons oublié là sur le perron. Des enveloppes blanches aussi avec des initiales. Une autre, plus grande en papier kraft. Habitué à se mettre d’abord en sécurité, le quadragénaire entra, il regarderait plus tard. L’homme qu’Armel avait esquinté était forcément là. Invisible pourtant. Rien dans l’entrée. Des traces partout. Du sang par flaques coagulé et gelé à la fois et la marque évidente d’un corps massif qui avait été bougé vers la sortie depuis la pièce principale où il venait d’entrer. De longues giclées sombres éclaboussaient les murs. Toute la pièce avait été visitée par un cyclone, comme traversée par une brique folle qui avait tout giflé sur son passage. Une table basse, un pied en moins, portait encore des traces mouillées et pâteuses de poudre essuyée à la va-vite. Une coupe de sport gisait dans une vitrine, des bouts de cartilages et des cheveux accrochés sur le socle en marbre. Le bibelot disparut dans le sac à dos du père. Pas question de laisser traîner ça. Lire ce qui s’était passé dans cette pièce n’était pas sorcier. Armel s’était battu comme un fauve. Son père visualisa instantanément les incidences que cela aurait sur son enfant si l’enquête le mentionnait. Meurtre. Procédures. Médias. Psys. Grandir dans ce merdier. Faire des études… Impossible.

Il continua son tour. Méticuleux. Rapide. Trouver le corps. Ne pas laisser Armel seul trop longtemps et voir la version qu’ils donneraient des faits. Faire disparaître les traces grossières, essayer de comprendre. Des escaliers menaient au sous-sol. Fonctionnel. Des murs de ciment nus. Une odeur fade de désinfectant. Avec un garage quasi vide, d’étranges et longues gaules de bois mises à sécher sur des tréteaux. Une autre pièce avec des stères de bois secs en réserve pour un énorme fourneau. Une machine à laver aussi, un long congélo bloqué par un cadenas, un coffre-fort ordinaire, des outils de jardin… Et une porte. Étroite. Renforcée d’une barre. Impossible à forcer. Une cellule au minimum et certainement pas pour des chiens. Sortir de là. Vérifier l’étage. Une chambre. Une salle de bain. Une autre porte scellée. Peu d’affaires. Le type défoncé par Armel s’était traîné dehors ou avait été évacué. Cette maison puait la mort. Le père d’Armel retourna dans l’entrée. Il fouilla dans le sac de courses laissé sur le perron. L’enveloppe en papier craft contenait des photos sépia prises au flash. Anciennes. Assez moches sous la lumière de la torche. Un visage de jeune fille aux cheveux blonds, une entaille sous la gorge. À quoi son gamin avait-il échappé ? Ça suintait la dinguerie à plein nez. Cela n’expliquait rien. Un train passa au loin, le tchac-tchac, tchac-tchac lent et régulier et sans fin des roues d’acier sur les rails, et la neige qui tombait toujours amortissant les sons.

Le père d’Armel fit une dernière fois le tour des lieux, embarqua le sac de fric et rejoignit sa voiture. Il consulta son portable. Il n’avait pas beaucoup de temps. La meilleure défense serait l’attaque. La flicaille locale allait se faire démonter. Comment osaient-ils lancer une alerte enlèvement alors que son garçon dormait paisiblement chez lui après avoir gentiment fait ses devoirs ?

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C’est dur d’être fonctionnaire ! Poulet c’est encore pire.

Pauvre commandant de police ! Venu dans la région sur un coup de blues de sa femme née dans une ferme isolée du coin avant de monter faire ses études à Paris où il l’avait trouvée charmante avec son accent des alpages, il se retrouvait vingt ans plus tard embourbé avec une emmerdeuse au cœur d’une enquête ingérable. Sa prof d’histoire-géo-éducation civique d’épouse, en quête d’absolu et de décoction de plantes, déstabilisée par la perte d’une foi religieuse vainement remplacée par l’hystérie du bien-être, lui avait vendu la nature, le ski, et les randonnées estivales. Lui avait vu une criminalité locale bon enfant illustrée par quelques feux de grange, des suicides et des bagarres de bals. Fini la grande ville, les attentas, le stress et les pollutions. On allait manger des pissenlits, des graines, les enfants iraient à l’école en vélo et lui enchaînerait les footings en montagne. Heidi et les petites fleurs. Pantalons velours et grosse hache pour débiter du chêne et ciné club le mardi soir…

Six mois plus tard, l’hiver interminable lui congelait le cerveau, sa femme le cocufiait avec un connard de prof de gym en moule bite et le commissariat était au bord de l’implosion. Deux meurtres coup sur coup suivis d’un gosse introuvable ! Deux baltringues exécutés comme des contrats, dont ce connard de sportif qui lui avait tellement transformé sa femme qu’elle l’épuisait à son tour, exigeant de lui des trucs impossibles, au balcon, sous la pluie, contre des arbres en plein bois, en équilibre sur le VTT au détour des chemins… Un vrai casse-gueule ! Le type qui avait explosé ce grand malade méritait la médaille des familles. Un subalterne qui connaissait la ville comme sa poche avait émis l’idée que ces exécutions étaient liées à la disparition d’un homme d’affaire signalée par son épouse. Pourquoi pas ? Tout était possible. Lui, le dimanche matin, il était bien censé manger tranquillement des croissants en lisant le journal. Au lieu de quoi il n’était pas rentré chez lui de la nuit et on frappa de nouveau à la porte de son bureau.

Un flic, le nez explosé, un œil fermé, se tenait devant lui. Il s’était fait casser la gueule la veille au soir par le beau-père du gosse disparu. Des collègues avaient dû encastrer l’agité dans un radiateur en fonte et le fou furieux était reparti en ambulance. Ça sentait la bavure à plein nez. La mère du gamin, jusque là plutôt calme, avait pété un câble devant les premières caméras arrivées sur place en dénonçant cette police qui tabassait des innocents plutôt que de sauver des vies. Le père biologique était arrivé un peu plus tard, impressionnant de sang froid, et avait en quelques secondes généré un scandale d’anthologie. Son fils était chez lui. Il dormait. Le reste de l’enquête ne le regardait pas, il n’en avait rien à faire des morts, et il rentrait s’occuper de son garçon. Les médias s’étaient lâchés sur la police incapable de gérer la situation. Le commandant n’avait rien dormi. Le téléphone sonnait sans arrêt. La procureure sifflait dans le combiné qu’on l’avait fait passer pour une conne – ce qu’elle était – en déclenchant l’alerte enlèvement. Le préfet grinçait des menaces. Le flic devait lui, sa gueule de travers pour illustrer le fiasco osait à peine s’exprimer. D’ailleurs, il avait du mal à le faire. Sa gencive restait bloquée.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Hon a eu’ouvé la wouature du ésident Oufiral ahanhonnée

– Vous pouvez pas l’écrire ?

Ça donnait :

            « On as retrouver la voitur du président Schoufiral abandonnez. »

– Et lui, il est où ce Schoufiral ? Convoquez-le !

Bien sûr, le président était introuvable. Toutes les infos fuitaient. La neige tombait avec une constance de fin du monde. Les fourgonnettes des médias avaient privatisé le parking du commissariat, celui de la gare SNCF voisine et les trottoirs alentour. La police municipale qui n’aimait pas la capitale et ses arrogances, se déchainait en collant des contredanses. C’était le bordel. Des journalistes traquaient les témoins en brodant des suppositions. La démagogie courait le sprint main dans la main avec l’incompétence sur un rythme de marathon. Les présentateurs portaient des chapkas et des moufles comme s’ils étaient au fin fond de la Sibérie à traquer des aliens. Il fallait tenir. Attendre le prochain tremblement de terre pour qu’ils aillent tous se faire foutre ailleurs en se posant sur une autre viande. Attendre la prochaine bombe et le prochain carnage.

Un autre flic passa la tête :

– Commandant… C’est Emmanuel Bongo …

– Qui ?

– Emmanuel Bongo, le joueur sans papiers qui aurait volé la recette du match. Il est introuvable.

– Et  alors ?

– Alors le journaliste local veut vous voir. Il dit qu’il l’a vu monter dans la voiture du président Schoufiral hier soir. Il dit que le président ne répond pas à ses appels alors que d’habitude, il est plutôt dispo.

– Le journaliste ? Pascal-Bertrand Maillard ? Celui qu’on a retrouvé ivre mort dans son garage et qui bredouillait qu’il avait vu le yéti ?

– Lui-même.

– Toujours en dégrisement ?

– Avec le Turc qui s’est fait braqué son kebab et qui veut qu’on le protège. Ils font tous les deux des dessins sur le carnet du journaliste et parlent avec les mains pour se faire comprendre. Ils sont sûrs d’avoir vu la même chose.

Le commandant se passa la main sur le visage. Il demanda tout doucement à son subalterne de sortir en fermant la porte. Il avait vingt pour cent d’effectifs en moins depuis le dernier président de droite, les dépôts de plaintes se faisaient à présent en ligne et les voitures tenaient encore grâce à la peinture. Les meilleurs éléments fuyaient dans le privé. C’était pire que Pole Emploi ou l’Éducation nationale. Budget de crise. Crise de budget. Crise tout court. Crise de tout. Lui, c’était décidé, il allait prendre un congé sans soldes. L’État continuerait de sombrer sans lui. De toutes les façons, il ne pouvait plus rien faire. Le pays marchait sur la tête et sa femme sur les mains.

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Tchou tchou…

On ne retrouva le président Schoufiral que trois jours plus tard. Des gamins qui jouaient aux trappeurs dans les talus d’une voie ferrée trouvèrent d’abord un bout de doigt congelé, un pied dans une chaussure intacte puis d’autres morceaux épargnés par les renards. L’enquête, les papiers d’identités trouvés comme posés au bord de la voie et les prélèvements ADN révélèrent qu’il s’agissait bien du notable et qu’il s’était fait charcuter dans la nuit de samedi à dimanche par un convoi de soixante dix wagons chargés de Peugeot® toutes neuves. La qualité française® ne pardonne pas. Le conducteur de la locomotive n’avait rien senti. L’homme d’affaires s’était fait passer dessus avec la même délicatesse qu’il avait eue pour ses victimes. Autant dire qu’il n’en restait plus grand-chose et on ne retrouva jamais la tête. Pourtant, c’était bien lui. Schoufiral : l’homme qui, à partir de rien, avait fondé un empire dans le ramassage des poubelles et l’industrie agro-alimentaire, le magnat débonnaire qui redonnait foi et dignité à la région.

Le casse-tête prit une toute autre envergure quand il s’avéra que la maison située près des rails était la sienne achetée sous un prête-nom. Le black-out instantanément mis sur les découvertes effarantes réalisées dans le sous-sol n’empêcha pas une nouvelle fois les infos de fuiter. Médias et ragots se déchainèrent. On parla de Schoufi le rouge. De la maison des écorchées. De restes de femmes. De cendres, d’os, de cages. De lampadaires en peaux. De masques réalisés à partir de fémurs. On recoupa des témoignages. Des disparitions furent élucidées à partir de tests ADN réalisés sur place. C’était un musée des horreurs. La mort de Schoufiral, dont le sang maculait la pièce principale, ouvrait un abîme de questions sans réponses. Emmanuel Bongo et Jacques Mellotta demeuraient introuvables. Schoufi Le Rouge dopait l’audimat et le commandant de police, discrètement hospitalisé pour surmenage, fut un temps considéré, cocu jeté sur la place publique, comme principal suspect du meurtre de Mentali. Plus surprenant encore, des photos vieilles de trente ans d’une jeune fille égorgée furent déposées sous pli dans la boite aux lettres de Pascal-Bertrand Maillard avec le nom de Schoufiral écrit en gros sur l’enveloppe. Le journaliste, comme dopé depuis qu’il avait décuité, en profita pour rebondir et publia à ses frais un fascicule intitulé Les mystères de Schoufi qui se vendit comme des petits pains. Il y parla à nouveau du yéti et fut invité à une émission en prime time qui lança sa carrière.

La ville gagna beaucoup d’argent. Lacroutte eut un enterrement avec survêtement de deuil, ballons au-dessous du cercueil, marche blanche et hymne du club version lente chantée par la chorale des Petits Poussins de Saint-Joseph. Un tournoi honora longtemps sa mémoire. Son nom fut donné à un square proche du stade où les lycéens prirent l’habitude de venir fumer un joint ou venir à la pause du midi manger un sandwich. Peu à peu on oublia. Les journalistes disparurent. La ville reprit son rythme lent des cafés le matin et du J.T.le soir.

Deux ans plus tard, le triathlète d’un trio de sportifs venu repérer le trajet d’une course en montagne, disparut dans un petit bosquet et ne revint jamais. Du moins pas tout seul et pas tout de suite. Plutôt choqué, incapable par la suite courir en forêt, il devint à son tour une gloire d’un jour. Il avait apporté la lumière en tombant dans le noir.

30

Pourtant, que la montagne est belle…

– Vingt dieux, il est passé où ce con ?

Djony Belot n’était pas un rigolo. Il courait sérieusement ses trente kils tous les trois jours par tous les temps, alignait quatre cent quatre-vingts longueurs par semaine en bassin et pédalait dès le mois de février quitte à mettre des moufles. S’il ne revenait pas du petit bois qu’il était censé vérifier pour la sécurité du trail dit des « Six montagnes », ce n’était pas qu’il jouait à cache-cache, s’émerveillait d’une chenille ou s’était coincé la biroute dans le cardio, mais bien qu’il y avait un souci. La nuit tombait. Le trio d’athlètes en repérage devait encore redescendre dans la vallée.

– Oh !! Djony ! Tu fais quoi ?

Pas de réponse

– Djoonnnnyyy !!

Ses deux partenaires quittèrent la pâture pour avancer dans les arbres. Trois sapins, quelques noisetiers et du frêne qui s’était imposé en allant chercher très haut de la lumière. Des barbelés usés, rouillés qui ne payaient pas de mine. Et les traces de Djony qui disparaissaient subitement à l’endroit où il s’était accroupi et où se voyait encore un mâle monticule fumant qu’il n’avait visiblement pas eu le temps de couvrir d’un kleenex. Le coup classique. Sauf qu’il avait disparu. Basculé dans un trou qu’il n’avait pas vu. Un trou au bord duquel ses amis s’allongèrent perplexes en évitant le tas de merde.

– Djonny ? Djoonnnnyyy ! T’es là ?

Djony Belot y était. Il y resta une bonne partie de la nuit.

Les secours le retrouvèrent vingt-quatre mètres plus bas, le fuseau en bas des chevilles, une jambe cassée et le bassin en vrac. Des pompiers spéléologues appelés en renfort agrandirent l’ouverture pour remonter la civière. Inconscient, puis shooté à la morphine, le sportif ne sut jamais que le premier pompier encordé qui l’avait attrapé dans le faisceau de sa lampe lui avait vomi dessus et avait été remonté inconscient. Le deuxième avait hurlé qu’on le sorte de là. Un troisième se dévoua et raconta plus tard que la jambe de Djony avait traversé la cage thoracique d’un premier squelette puis que son pied s’était coincé dans les côtes flottantes d’un deuxième. Des morts momifiés, avec des vieux cheveux et des dents de zombis, étaient assis, allongés ou jetés un peu partout. Un sac de sport avait amorti la chute du sportif. Le linge sale de Manu Bongo lui avait sauvé la vie. La solidarité des morts. La revanche des disparus.

Contenir l’info fut de nouveau impossible. Sécuriser la zone devint un problème de logistique à part entière. La ville renoua avec les unes et l’on reparla de Schoufi Le Rouge. Corps d’enfants et d’adolescents, joggeurs, SDF, militaires en permission, randonneurs, cyclistes, fugueuses, malades échappés d’asile psychiatrique, chasseurs jamais revenus du bois, une famille entière disparue une décennie plus tôt à des centaines de kilomètres de là, un banquier censé avoir quitté son épouse depuis vingt ans pour refaire sa vie. Et des femmes en nombre. Jacques Mellotta au milieu, le squelette esquinté, certains os rayés par des coups de couteau. Emmanuel Bongo contre une paroi où il s’était traîné pour mourir assis. Une invraisemblable quantité de cadavres s’empilait dans la grotte. Un tiers ne fut jamais identifié. Certains avaient été jetés vivants comme ce couple dont les tibias de la fille portaient des traces sans équivoque. L’homme, après avoir dévoré sa compagne, s’était ensuite mangé le bras. Un vertigineux dégoût. Le trou en avait vu tomber des corps comme des sacs. Y avait-il d’autres caches ? Schoufiral avait beaucoup voyagé. D’autres meurtres irrésolus lui furent attribués par recoupement, au Portugal, en Espagne, au Maroc, là où il avait ses habitudes. On ne trouva rien d’autre. Il n’était ni connecté, ni fétichiste. L’équipe détachée sur le charnier identifia le plus vieux squelette comme étant celui d’une jeune femme de taille moyenne dont la tête avait été pour partie séparée du tronc par une lame. Un carnet dans sa poche de veste avait permi de remonter le temps et de faire le lien avec les photos données anonymement à Pascal-Bertrand Maillard.

Devenu le célébrissime P.B.M. d’une chaîne qui, à force de monter, déversait désormais de ses sommets des tombereaux de bouse, la star chercha la famille et cassa la baraque dans une émission enchaînant témoignages, reconstitutions et images d’archives. La fille aux cheveux blonds portait un prénom venu d’Italie. Les clichés sépia de son visage torturé, pris au flash dans les épines de sapin firent le tour du monde aux côtés d’une autre photo où elle souriait sous le soleil. Ce fut un tel succès que « La Grotte » devint le nom d’un programme de télé-réalité dédié aux disparus. Les grands mystères, les larmes, les « vingt ans après » et les « Je n’oublie pas ». Le paranormal parfois. P.B.M. était partout. La grotte, elle, la vraie, révéla loin des projecteurs d’autres histoires étalées dans les siècles. Uniformes de soldats, vieux fusils, sabots de paysans. Il y avait là comme un cimetière clandestin nourri depuis des générations.

Très loin, sur les bords d’un fleuve, un homme gigantesque se reposait dans son transat. Les soubresauts du monde venaient en ondes douces finir à ses pieds. Des bateaux entiers couverts de grappes humaines disparaissaient en mer. Les guerres croissaient comme des cancers. La vieille Europe souffrait. L’Amérique militarisait ses côtes. Un mur se construisait sur les côtes méditerranéenne d’Europe et remontait par les terres en une grande boucle jusqu’au nord de l’Allemagne. Peu importe, le Grand Curry reviendrait. C’est dans les ruines chaudes qu’il aimait à dormir.