18 – Le jnoun

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Me laver les mains, me laver les mains !!! Je n’ai que ça à faire, moi, de me laver les mains ! Quand on voit ce qu’il nous cuisine… Est-ce que c’est des façons de planter quelqu’un comme ça au beau milieu d’une histoire, surtout une histoire de terrain vague, avec une fille qui s’en souviendra toute sa vie ?! Et pour passer à table en plus ! Et pour quels plats ? Pardon, je me répète mais… Des concombres au fromage de chèvre ! De la soupe AVEC des légumes ! Du cabillaud !!! Et ses manières de gnagnagna, je te raconterai plus tard, gnagnagna si tu es sage et gnagnagna, si tu as bien tout fini ton assiette, avec en plus une sorte de suspense débile comme s’il nous faisait une fin d’épisode dans Plus belle la vie ; ces fins extraordinaires qui scotchent ma grand-mère, quand le héros-flic couche avec la fille de son meilleur pote qui a tué sa belle-sœur en pensant que c’était un agent immobilier. Je connais par cœur, ma mamie regarde, ça donne des dialogues fantastiques. Première en classe depuis la maternelle, major à l’école normale, cinquante ans dans l’Education nationale et des heures pour nous expliquer ce qui est bon pour notre avenir, ruiné par sa fascination pour cette daube. Après, elle veut qu’on se cultive et qu’on apprenne l’allemand… Dans tes rêves mamie, quand on voit ce que ça donne ça fout les jetons !

Côté paternel, je n’allais pas le laisser s’en tirer comme ça. Son Supplice des pneus, ce n’était pas les lynchages du temps de l’apartheid en Afrique du Sud avec des gars brûlés vifs par un Michelin imbibé d’essence autour du cou, mais il m’avait quand même bien ouvert l’appétit. J’étais tellement motivé par la suite que je n’ai même pas discuté sur la quantité de mixture placée dans mon assiette. D’habitude pourtant, je suis plutôt bon. Je fais la gueule, je hurle, je négocie, je trie, j’ai une serviette sur les genoux qui finit dans ma poche garnie comme un ravioli avec des bouts de fenouil bouilli, je vais aux toilettes… Et oui, je fais dans la stratégie complexe ; par exemple je mets le couteau préféré de mon père sur l’assiette de gauche et l’Équipe avec un verre eau pour mon frère sur celle de droite, et moi je me retrouve automatiquement assis bien en face de la fenêtre grande ouverte, comme par hasard, face au jardin. C’est fou ce qu’on devient malin quand il s’agit d’éviter les champignons de Paris noyés dans l’omelette. Et après, dès que mon père à le dos tourné, hop, catapulte ! Saumon, endives, purée, je sais pas pourquoi, je ne peux pas saquer la purée ! Ça balance ! Des courbes nerveuses, rapides, disparues en un éclair et je repose la fourchette bien sagement à main droite ou l’enfourne dans ma bouche et après on pourrait me donner le bon dieu sans confession comme dirait ma mamie qui est persuadée d’être laïque et de gauche et qui se fait arnaquer avec ses bons de réductions et ses catalogues de VPC pour vieux pigeons des trente glorieuses. Elle m’a énervé mamie, mais je vous dirai pas pourquoi. Je comprends pourquoi son fils s’est barré alors qu’il n’avait même pas le permis…

Donc je suis un stratège. Mais parfois, ça coince. Une fois, les épinards en sauce blanche prémâchés vingt minutes se sont bien écrasés sur le mur. Un gros pâté tout vert. Je suis complètement passé au travers. Mais alors complètement ! Je ne sais pas ce qui s’est passé. La précipitation peut-être ? La tendinite du coude ? Mon frère, un sursaut sur un bruit de casserole ou mon père qui a parlé du frigo pour me demander le parfum que je voulais… Le résultat, c’est que ça faisait comme une matière près de la peinture de maman, prête à splatcher sur le parquet, un tas verdasse faisant des cloques et des bulles avant l’impact.

Quand mon père est ressorti du frigo avec les yaourts, il a saisi le malaise dans la seconde. Pas besoin d’être un crack. Mon assiette était vide et mon frère était sous la table à faire semblant de ramasser quelque chose. Je faisais l’innocent, mai j’ai prié pour que le chat passe par là vu qu’il mange tout ce qui traîne. J’ai prié le dieu des protecteurs d’ados torturés à la bouffe qu’il se dépêche avant que mon père se retourne. Bingo ! La bouillie est tombée et le chat était juste dessous à regarder. Bingo à moitié, et le dieu des ados torturés à la bouffe s’est bien foutu de moi, car ça lui est tombé en plein sur le front au greffier, comme une fiente de poule et il a pas bougé d’un cil ! Ce chat, plus con tu meurs. Ça lui est tombé dessus à deux à l’heure, mais rien, il regardait. En plein dans le mille. Mon père ne s’est même pas retourné :

– Tu crois que je ne sais pas, que t’as raté la fenêtre gros naze ? Ça fait deux mois que je retrouve tout répandu à vingt mètres sur la pelouse. J’ai même une ficelle pour mesurer ton record. Tu pourrais au moins fignoler les détails. Il y a même des mouettes sur le toit. Heureusement que tu aimes la viande, on aurait des vautours.

Saloperie de mouettes ! Je déteste ces oiseaux. Saloperie de chat ! Saloperie de mur ! On ne pourrait manger dehors des fois, à l’ancienne, chacun dans son coin en ramassant des baies ? Du coup, j’ai dû nettoyer toutes les allées du jardin à la brosse et préparer le repas dix fois de suite. Spaghettis bolognaise, quiche lorraine, tarte aux pommes avec la pâte brisée, courgettes aux lardons… J’ai fais des progrès sur Marmiton.com… Enfin, je digresse, je digresse et je m’éloigne des pneus…

– Dis Papa… Qu’est-ce qui lui est arrivée à la fille pour qu’elle s’en rappelle encore ?

On avait terminé le repas. Il ne restait pas un brin de légumes dans l’assiette. Zéro. Pas même un petit bout dégueu d’oignon fondu.

– Fais la vaisselle, je te raconte après.

L’enfoiré ! Elle avait intérêt à assurer son histoire ! Je ne suis jamais allé aussi vite avec mon torchon, précis dans les mouvements, aucune perte de temps à faire semblant de je ne sais quoi, avec une mémoire étonnante pour savoir où se rangeaient les Tupperware.

– Alors ?

Il s’était mis sur son siège en bois qui tourne à boire son petit café tranquille. Des fois, je me demande s’il ne se prend pas pour Steinbeck. Comme s’il avait fait six fois le tour du monde sur des navires en bois pour ramener des tortues de Tasmanie ou des mâchoires de tigres.

– Allez quoi ! Raconte !

Il s’est enfin décidé le saligaud :

– Tu te rappelles le supplice des pneus ?

– Ben oui !

– Tu te rappelles qu’on n’avait pas le droit de tenter quoi que ce soit pour se dégager de là tant qu’un membre de la bande était toujours à côté ? Parfois tu entendais des bruits de départs furtifs, les oreilles immensément ouvertes dans le noir comme un fugitif caché échappant aux machettes. Tu n’entendais plus rien, tu attendais, trois minutes, cinq minutes, tu ne sais plus dans ces moments là, le temps devient bizarre, une seconde peut peser des heures, vingt minutes s’évaporer, c’est une éternité, le sang ne circule plus. Alors tu commençais à remuer, enfin seul, le calvaire fini, la délivrance, l’impression de sortir de la tombe…. Et tu entendais juste ttttt, un raclement de gorge ou les ricanements des gars revenus à pas de loup ou même jamais partis. Parfois juste un bout de bois qui rebondissait sur les caoutchoucs, une histoire sans parole… Un soir que j’étais dans la colonne, j’avais temporisé longtemps, très longtemps, persuadé d’être surveillé. J’entendais un souffle. Infime. C’était devenu comme un défi. Je voulais être le plus dur, le plus patient, le plus malin. Je voulais être un indien, je voulais être le meilleur, indestructible, savoir tout faire et supporter. En réalité, j’étais petit, fragile, sensible et malheureux avec pour seule sécurité que de ne pouvoir compter que sur moi-même. Passons. J’allais me mettre à bouger pour faire tomber la gaine quand j’ai entendu des pas dans l’herbe. Là, c’était sûr, il y avait quelqu’un. Des voix basses. Deux. Une fille et un garçon. Avec des odeurs de cigarettes. Ce n’étaient pas mes potes. La colonne avait été montée en retrait près d’un grand noyer et je voyais un bout de lune en levant les yeux. Le gars a commencé à embrasser sa copine et là, j’ai vraiment transpiré.

– Arrête, pas là, mmm, non, arrête, pas là, oui…

Oh misère ! Je me retrouvais aux premières loges. Bloqué pour de bon. Et puis, la colonne a tremblé quand la fille s’est appuyée contre avec moi juste derrière, plus près que ça tu meurs, tandis qu’ils se touchaient de plus en plus et je te passe les détails, mais à un moment elle s’est retournée et elle a posé ses deux mains sur les pneus et j’ai senti son souffle sur mes yeux au travers une fente entre un Goodyear et un Pirelli tout lisse. Gloups ! Elle faisait même des petits bruits pas très sincères que même sans être un spécialiste ça se voyait qu’elle feintait et le gars grognait des trucs incohérents où il était question de cité, de meilleur que Brahim et que Franky, ce fils de rlaa, il allait voir ce qu’il allait voir et que Mokdar c’était un homme, oui, c’était un homme et… Moi, j’avais la bouche de la fille quasi dans mon tympan et tout ce qui lui arrivait, c’était pour moi. Plus près, ce n’était pas possible, j’étais son oreiller. Les cons ! En plus ça commençait à tanguer dangereusement et j’encaissais comme un matelas. Ils croyaient peut-être qu’ils tenaient tout seuls les Michelin périmés ? Que c’était de l’art moderne planté dans la banlieue avec une tige en fer au milieu ? Zob ! C’était moi l’armature et ça bougeait tellement qu’à force il y a eu comme un interstice et que je voyais les yeux de la fille juste devant moi avec le mascara qui coulait. J’ai fermé les miens pour pas qu’elle me voit, et le gars pendant ce temps là, il continuait à grommeler dans son monde, mais à un moment ça a tellement secoué que je me suis vu tomber et que j’ai réouverts mes quinquets, pile dans les siens, comme un serpent qui se réveille, comme un mur dont le crépi bouge pour ouvrir des paupières et alors là…

… là, devant mon regard à deux centimètres, eyes in the eyes, d’un seul coup d’un seul dans le sien elle a hurlé tellement fort, mais tellement fort que j’aurais pu lui toucher la glotte avec le bout de ma langue. Tellement fort que les cinquante paires d’oreilles de l’élevage clandestin des lapins du grand-père planqué dans le garage se sont dressées toutes droites à quatre cent mètres de là, comme aspirées par une ventilation surnaturelle. Le mec qui n’avait rien vu et qui était de plus en plus rapide s’est dit : « oh putain ça y est, j’y arrive, ouuaaaa je suis un Dieu, maman, ça y est, ahhh… je suis un homme, un vrai, maman, ma teub c’est de la bombe, ahhhhhhh, elle a crié !!!! Ils vont voir dans la cité si je suis Moktar la petite bitte! »

Et on s’est tous cassé la gueule.

Je sais pas ce qu’elle a cru la fille, mais moi j’ai bondi comme un Golum. Tout petit comme j’étais à l’époque, couvert d’épluchures, de jaune d’oeufs et de fruits pourris avec des feuilles mortes collées partout dans mes cheveux, sur les épaules, noir de graisse, je ne devais pas avoir grand chose de normal. Plus enfant sauvage anthropophage type Mowgli roulé dans la boue que blondinet dans une pub. C’est en arrivant dans la cuisine de mes parents que j’ai compris qu’elle avait vraiment lâché le cri qui casse les vitres ; mon père m’a assis sur une chaise pour me nettoyer et je voyais juste bouger ses lèvres, tandis qu’il m’essuyait le visage avec son chiffon-mouchoir. Le tissu marron sentait le jus de viande mêlé d’eau de mer d’huitre, avec des bouts de machins séchés venus du fond de sa gorge et il m’étalait tout ça sur la bouche avec ce que j’avais déjà ramassé. Serviable, mais pas très lucide.

– Tu lui as raconté après ?

– Raconté quoi ? Que je m’étais fait casser les tympans par une fille alors qu’elle s’appuyait sur des pneus avec un gars dans le dos ? Que j’étais là pour une épreuve parce que je voulais être un dur et pouvoir tout supporter plu tard ? C’était ma soirée c’est tout. Déjà qu’il a arrêté de me salir avec sa relique de clochard, ce n’était déjà pas si mal… Ensuite, je lui ai dit que je courais dans le noir pour venir à table et que j’avais glissé sur un tas de déchets. Ton papy, il a dit :

– Heureusement que tu n’as croisé personne. Tu ressemblais à un homme-buisson avec des yeux de fou.

La pauvre fille. On a l’éducation sentimentale qu’on peut. Au moins, si un jour, elle lit ça, elle comprendra pourquoi elle a vu un jnoun démoniaque et que ça n’avait rien à voir avec le pêché.

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Auteur : monpereceblaireau

Il fait tout et n'importe quoi au prétexte d'éduquer son fils. Surtout n'importe quoi.

2 réflexions sur « 18 – Le jnoun »

    1. Il est l’innocence trompée. L’homme perdu. Celui qui croyait à l’amour bucolique dans la nature urbaine et qui, un soir, pour sa peine, croisa le jnoun des banlieues.. Depuis, oui, l’histoire dit qu’il est entré dans l’ordre des pneus de la Sainte Rustine du Grand Cri des Casses. Tout ça dans sa tête. On peut aller le visiter à Villejuif à l’asile de jour où il passe les heures depuis près de vingt ans.

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