14 – Tautavel et céramique

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Il s’est passé un truc. L’une de ces situations qui font que je me frotte les yeux pour être sûr que j’ai bien vu ce que j’ai vu. Comme la fois où mon père a demandé aux bénévoles d’Emmaüs s’ils avaient des dentiers et que l’un des gars est revenu de derrière les chaînes HI-FI avec un carton de veilles gencives. Mon père a négocié les mandibules d’anciens en disant que c’était pour son papa qui n’avait pas de mutuelle. Il a quasi rien payé sous prétexte que ça avait traîné dans des bouches avariées et on est reparti avec une collection de râteliers qui se déboitaient. Avec son petit carton sous le bras, on aurait dit un expert de police scientifique qui venait de récupérer des restes pour analyses. Il était tout content :

– Y a de tout chez eux. Pas besoin de braquer le Muséum d’histoires naturelles ou de creuser des cimetières.

Ensuite, il en a fait des lampes de chevet de la « collection Tautavel » revendues sur Internet à des gothiques. On n’en a même pas gardée une à la maison. Tu te réveilles en pleine nuit, tu es dans le gaz, t’allumes, tu tournes la tête et là, paf ! nez à nez avec des ratiches qui rigolent. C’est la panne cardiaque assurée. J’ai essayé avec mon cousin, ça n’a pas fait un pli. Il s’est remis à faire pipi au lit et depuis il enchaîne les cauchemars. Y a eu des sanctions. Une fois de plus c’est bibi qui a pris.

Là, avec mon père, on a cassé la cabane avec une sorte de douche, des vieux tuyaux et du carrelage de récup plein les murs, qui se trouvait dans le fond du jardin. À la masse ça défoule. On a tout mis dans une remorque bricolée avec trois planches, un châssis de brouette, deux roues et une attache de porte-vélos.

– Mais, si, ça va tenir !

On n’avait pas fait deux kilomètres, qu’un véhicule étrange nous double dans une pente. On l’a regardé comme un éléphant rose qui nous serait passé sous le nez sur une trott’ en mangeant une glace avec du Iggy Pop dans son iPod.

– C’est la remorque !!

La rebelle a hésité entre deux voitures en stationnement, des portes de garage, une véranda modèle cabine téléphonique pour finalement défoncer le grillage d’un pavillon. Petit jet d’eau, coquette pelouse et massif de roses, elle ne pouvait pas mieux choisir. Avec au final, un arrêt net à deux mètres du transat d’une cougar qui faisait sa sieste au Lexomil, seins nus. C’est mon père qui a dit ça, vu que la femme n’avait même pas remué alors qu’y avait du plâtre partout, le tapis de la pelouse soulevé comme une moquette, les géraniums aplatis, les tulipes HS…

C’est le tronc d’un petit fruitier, couché net, qui a arrêté la charge. Sans ça, mamie miss monde se faisait définitivement ravaler la façade. Plus besoin de soleil pour réchauffer la ruine. Terminé les mélanges Tranxene et vodka fraise. Mon père a ralenti, en touriste, et puis il a accéléré doucement. Y avait personne dans la rue. Mon père, il a dit que c’était pas si mal comme déchetterie et tant pis pour la remorque, il la leur laissait, ça leur ferait un souvenir à la place de la fontaine écrasée. Avec un bon paysagiste et des plantes de rocailles, ça pourrait même faire joli.

On est allés prendre un verre en terrasse comme des ouvriers qui avaient bien bossé et il m’a laissé la monnaie.

– Tu apprends vite, c’est bien. Je pense que t’as de bons réflexes. Tu vois, là par exemple, tu dis rien, t’as pas posé de questions, c’est parfait.

Il n’avait pas l’air traumatisé.

– Mais, en réalité, tu vois, on a évité le drame.

Et là, il s’est mis à parler, comme quoi, « on » aurait pu tuer quelqu’un, que c’était pas bien ce qu’« on » avait fait, mais qu’heureusement « on » était pas resté parce que parfois le mieux est l’ennemi du bien. Et puis ça aurait fait des histoires qui auraient mal tournées, il y aurait probablement eu des mots déplacés avec la dame, elle aurait cru à des cambrioleurs venus la violer, que lui, il se connaissait, il aurait fini par esquinter le mari incapable de comprendre l’intérêt mutuel d’un accord à l’amiable, et un coup de carrelage dans la gueule était si vite arrivé ça pardonnait pas. Avec maman ça ne serait pas passé, au mieux c’était les assistantes sociales, au pire la prison pour homicide, voire les deux. En gros, c’était pas bien ce qu’« on » avait fait, mais c’était pour la paix dans le monde. Pour nous. Éviter qu’on soit des orphelins élevés par une femme seule réduite à mendier des allocs dans une ville hostile en pleine crise de civilisation…

Je buvais ma grenadine. Il faisait comme si « on » avait décidé ensemble. Comme si « on » avait fabriqué sa remorque pourrie. Comme si « on » avait repassé la troisième et qu’« on » s’était barré. N’importe quoi. Ça commençait à me gêner. Et depuis quand il se souciait de ce qui allait se passer quand il faisait une connerie.

Il a rigolé :

– Mais non mecton c’est des cracs ! La vérité c’est que j’avais la flemme d’expliquer tout ça, les complications, ramasser… Mais, c’est vrai qu’on aurait pu tuer la vieille. La pauvre, elle avait rien demandé. Faut toujours vérifier le matériel. C’est ça qu’il faut que tu retiennes. On rendra service à quelqu’un d’autre pour compenser quand on pourra. C’est comme ça que ça marche.

Quand je suis repassé dans la rue, trois mois plus tard, il y avait un mur de deux mètres avec une grille en acier et des caméras. C’était devenu une véritable ambassade. On avait relancé l’économie du bâtiment.

 

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3 commentaires sur « 14 – Tautavel et céramique »

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