15 – L’âge du Diable

15

Le jour où j’ai dit à mon père que mes copines trouvaient qu’il avait trop la classe et qu’il ressemblait à SCH avec ses cheveux longs, ni une ni deux, il a disparu pour se les faire couper.

– SCH !! Et puis quoi encore ? Tu as vu le moisi avec sa chapka et sa fourrure de renard ?

Il doit être jaloux, il y a pas d’autres explications.

– Si, pa, je te jure, même mes potes disent que tu es trop cool avec tes mèches devant les yeux. Ils disent que t’assures grave. Il y en a toujours qui pense que t’es mon grand frère. La dernière fois, quand tu es venu au car pour le voyage en Hongrie, mes copines après, elles m’ont trop fatigué jusqu’à la frontière comme quoi, tu étais trop « kiffant », trop « top », trop… Elles voulaient toutes se marier avec toi plus tard.

– C’est ça ! Il vaut mieux qu’elles ne s’approchent pas trop, elles risqueraient de voir tomber l’icône.

– Nannnn ! Même leurs mères confirment. Rapport aux maris. Tiens, tu te rappelles Madame Roumy ? Pourquoi tu crois qu’elle jouait du buste pendant les entretiens parents/profs ? Si tu penses qu’elle s’alanguit comme ça avec nous pour qu’on devine ce qui vit sous le pull angora, tu te mets le doigt dans l’œil ! Nous on se fait laminer. C’était la première fois que je réalisais que Madame, ça voulait dire quelque chose avec elle.

– En attendant, moi je suis pas dans le décor pour amener de l’exotisme à la sortie des classes. T’as qu’à leur dire que je suis au chômage, monomaniaque avec des interdits bancaires, le fisc sur le dos et que je sais même pas cuire un artichaut, ça va calmer les foules.

Pour l’artichaut, c’est pas vrai. Il les réussit super bien. Il n’empêche que je comprends pas vraiment ce qu’il déclenche. On pas dire qu’il ait un physique facile ni même qu’il soit porté sur la valorisation des atouts. Quand il sort avec un bonnet savoyard et des vestes improbables, on est à la limite de l’interpellation par la police de la mode. Pourtant, le coup des mamans c’est véridique et la boulangère se recoiffe dès qu’il entre dans sa boutique. La pauvre, elle était persuadée avant qu’il faisait partie des troupes d’assaut de la douane volante. Je sais, rien à voir avec SCH, mais c’est comme ça. Ses horaires irréguliers sans doute. Son petit sac de piscine à l’épaule et ses footings solitaire en moule-burnes. Sa façon de demander son pain au chocolat à l’aube avec un air fatigué comme s’il revenait d’une opération…

N’empêche, je suis sûr qu’il préfère ce genre d’hommage à celui du chauve de la piscine. Ce jour là, je l’avais accompagné en râlant pour aligner des longueurs et s’il y a bien un truc qui l’énerve c’est quand il doit me tirer comme un boulet. Je fais très bien le boulet. Si en plus la douche est froide, qu’il a oublié ses claquettes et qu’il y a un gars qui le frôle par hasard en bout de ligne alors qu’il se concentre pour faire ses demi-tours sans se noyer et qu’il est là pour oublier ses emmerdes, on peut être sûr qu’il y a deux trois conditions réunies pour que la situation évolue.

Le gars, je l’avais repéré en arrivant, appuyés sur le ciment à faire trempette en bout de ligne, qui n’en ratait pas une, l’air de rien, avec ses petits yeux mobiles cachés par les lunettes, les aisselles comme deux petits chiens posés sur le carrelage, ses vieux kiwis flottant dans la javel et la jambe posée sur la ligne d’eau. Je me suis dit, toi… là… qui prend des pauses de touriste allemand à la piscine à bulles, toi avec le daïquiri limite à portée de main en attendant de l’émoi discret du frôlement, toi, le gueux mini cadre névrosé de la caresse qui t’es pris pour un roi de l’immobilier en Floride, toi qui es juste à traquer du furtif à la municipale de Pontus, … toi… ça va pas le faire.

Parfois, c’est dans l’air, je sens bien qu’y’a un truc qui monte. Même s’il avait rien dit, rien fait et qu’il continuait d’appuyer sur l’eau, bien allongé, je voyais bien que mon père n’allait pas subir très longtemps les cuisses ouvertes du gars. Le nez à nez à chaque demi-tour avec le service trois pièces d’un inconnu servi dans un tissu jaune, c’est pas son truc. Je me suis mis près de l’échelle à faire des petits mouvements en attendant la suite et ça n’a pas traîné.

C’est simple, le maître nageur qui roupillait sur sa chaise a failli se casser la gueule tant il a eu peur. On aurait cru que Pierre Menés venait de se faire un plat du dix mètres tellement ça a claqué. Même moi qui faisais gaffe, j’ai presque rien vu. Mon père est arrivé bien équilibré, rapide, plutôt pas mal je dois dire pour un gars qui a appris tout seul sur ses vieux jours et là, au moment de la culbute, juste avant qu’il ne rappuie sur le mur, paf !! Comme un coup de feu ! Dans le mouvement en allant chercher bien loin derrière. Fluide. Du grand art. Une attaque fulgurante. Un cobra. Le bouddha s’en est pris une d’exception à réveiller un mort ! C’est simple, quand il est passé devant moi pour prendre l’échelle et fuir vers les casiers avec ses petites guibolles, il avait la gueule complètement de travers avec une main de Lascaux coloriée en rouge groseille sur la face et ses lunettes en étoile comme Agnan dans le Petit Nicolas. Parfois, je suis fier. Parfois j’ai honte. Parfois, j’arrive même plus à savoir. Mon père a fait son petit kil de quadra tranquille qui élimine les excès de Mont d’Or et on s’est retrouvé dans le vestiaire que son pote laisse ouvert spécialement pour lui. Il sifflotait sans faire de commentaires en se passant la serviette. Me demandait si j’avais bien nagé, si ça faisait pas du bien, que je devais avoir une faim de loup et qu’on allait se faire un chocolat chaud chez Pfaadt…

Je suis quand même intervenu…

– Pa, le gars…

– Hein, quel gars ?

– Le gars qui est parti aux urgences se faire remonter la mâchoire…

– Ah ? J’ai raté quelque chose ?

– Pa… Je crois que je le connais…

– Ah bon ?

– Je crois qu’il bosse aux impôts Pa… Je crois que c’est le patron.

Le Blaireau a fait comme si de rien n’était, mais j’ai bien vu qu’il a très légèrement ralenti le séchage. On a fait comme il a dit, avec pâtisseries et chantilly dans un bol chez le meilleur boulanger de la ville et dix jours après, il avait une enveloppe. Je peux juste vous dire que le redressement fiscal, c’est pas du bluff. Il en a même un beau !

Publicités

2 commentaires sur « 15 – L’âge du Diable »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s