24 – Le mouton noir est jaune

24

Mon père a déménagé à la Croix-Rousse et il ne s’en remet pas. Là-bas, tu es remercié quand tu tiens la porte au Monop. Les livreurs te font signe de passer si tu traverses hors des clous. Des mamans dans l’immeuble organisent le passage des enfants pour Halloween, le gardien a mis des guirlandes, il y a des journaux de quartier, des bars sympas, la boulangère aime ce qu’elle te vend, et le mec de la piscine te laisse passer si tu as oublié ta carte. Même l’agence immobilière est réglo et sur le marché du boulevard, on te donne des fruits. Mieux, les gens te ramassent quand tu t’es désarticulé dans la pente de la rue des Chartreux parce que ta roue de trott’ de pute s’est mise dans un trou et que tu as fait le soleil de ta vie. À croire qu’ici, sur le plateau, on a gardé les idées claires et échappé à la merdasse ambiante qui stagne dans les plaines du monde, à croire que les descendants des insurrectionnels des pentes, même s’ils sont bien au chaud désormais, vivent en haut d’une très très haute montagne comme dans Le monde perdu et que le seul fait d’y arriver permet de redevenir normal.

– Et les restos fiston, les restos… Je croyais que c’était des conneries mais pas du tout ! Tu vas au Jutard, tu manges comme un roi. Tu vas ailleurs, c’est quasi pareil. On discute. Tu ne te fais pas envoyer chier. Tu peux regarder l’OM au Chantecler. Lire le journal. Prendre un café pendant deux heures… C’est simple, depuis que je suis là, je n’ai tapé personne et il y a même des gars qui m’ont proposé de jouer au foot avec eux. Je me sens plus digne sans rien avoir à faire pour le prouver. Il y a comme une présomption de gentillesse, un premier reflexe de la main tendue. C’est 1831, je te dis. C’est l’esprit des canuts !

Il ramollit l’ancien. S’il se met à mémoriser des dates sur wikipédia et à aimer les gens, moi je demande l’asile à mamie.

– Même chez Picard quand tu grognes que tu vas te servir des réverbères pour y accrocher les salauds parce ce qu’une énième loi t’interdit d’utiliser tes tickets restos les jours fériés, la caissière te dit : « Je viens avec vous ! »

C’est pas beau ça ?

Je l’ai jamais vu comme ça. Comme s’il ne savait pas que les lampadaires étaient fait pour les caméras de surveillance et les radars. Comme s’il ne savait pas qu’ici ou ailleurs, on allait se manger les répercussions du populiste élu à Washington. 2017, fascisme pour tous. Heureusement que la dernière fois que j’étais chez lui, je l’ai grillé en train de balancer un bidet en faïence du huitième étage sur le toit de l’AX d’un petit con qui n’avait pas compris que « tu devrais te garer ailleurs », ce n’était pas pour faire semblant.

Heureusement, sinon, j’aurais vraiment cru qu’on me l’avait changé. Sans rire ! Il était où le guerrier qui démontait sans discernement les parents racistes sur les terrains de foot ? Tu as dit : « Bamboula rentre chez toi ? »… Paf ! Une immense claque dans ta gueule. Tu as dit : « Eh le raton, qu’est-ce que t’a volé pour courir aussi vite ? » Paf dans le Rimmel ! Hommes et femmes, même laideur, même sanction. Le blaireau avait beau s’émouvoir qu’à la Croix-Rousse, il y avait des écureuils, des enfants et des petits parcs partout, on était tout de même pas prêt d’aller sur les genoux à la messe de Fourvière par la montée de Lange. Il avait beau s’être inscrit au « mois du mâle » à la maison des associations pour faire des cours de gym suédoise à s’emmêler les crayons pour synchroniser des gestes de danse sur une musique disco, il n’en restait pas moins un blaireau bête et méchant rapide à la détente.

La preuve, Croix-Rousse ou pas, lorsqu’il a compris qu’il y avait un sérieux problème avec la Poste, il a retourné l’agence.

– Le courrier, ce n’est pas rentable, alors ils ne distribuent plus les colis et ils avisent en attendant de refiler ce service à des privés. Du coup, c’est le client qui fait le boulot en allant chercher son enveloppe quitte à faire le tour des bureaux parce que bien sûr ils l’ont perdue. Ils ont le monopole du courrier, mais pas des cœurs. Si on était vraiment dans un système libéral, avec concurrence, ils seraient déjà morts. Ça réorganise dare-dare pour cloisonner les services et passer à la vente par appartement. Demain ce sera juste une banque comme une autre. Des enculés ! Et les gars que tu as en face de toi au guichet qui serrent les fesses, demain ils seront chômeurs. Le jaune de la Poste, c’est la couleur des cocus.

Le guichetier quand il a compris qu’il ne pourrait pas s’en tirer en lui bafouillant une histoire de Lettre verte et d’enveloppe homologuée, il a dit : C’est Bellecour ! C’est en bas ! Aïe, Non. Pas le ficus !

Bellecour ! Le diable ! La grande ville. Là où il y a les banques, Wauquiez, Trump, les populistes et la finance. Le CETA. Ceux qui jouissent du libéralisme moderne avec monopole à la soviétique, des sources de profits et de la confiscation des bénéfices. Rentabilité maximale avec le coût du travail réduit à néant. Le rêve. Le retour de l’Ancien Régime. Idéologie et traditions. Roturiers, noblesse et clergé. Là où l’Église priait sans rien faire, les actionnaires encaissent et le bas peuple se tape dessus. À quand le re-siècle des re-lumières ? À quand la re-révolution ? À quand la question posée d’une démocratie impossible sans liberté économique des citoyens ?

Pas si le con le blaireau !

– Et tu sais quoi fiston ?

– Non.

– Tu sais quoi ?…

– Je sais pas…

– On a même été invité par le maire.

Le coup de grâce. Un petit déjeuner offert par la commune au nouvel arrivant avec visite guidée du quartier. En vingt ans à Paris, la seule chose que le blaireau avait comprise c’est que faute de salaire à cinq chiffres, il était en sursis. Avec les Syriens à Stalingrad dans des tentes pour bien souligner qu’il avait intérêt à prendre ce qu’on lui donnait pour ne pas se retrouver à leur place. Comme le FMI avec la Grèce. Là, on lui disait bonjour, on s’inquiétait de le savoir heureux, on lui disait qu’il pouvait aller à Vivement dimanche, à LaBD ou à La librairie des Canuts, que Frédéric Dard avait vécu rue Calas et que le cinéma Saint-Denis était pas mal du tout. On avait envie de le connaître et qu’il se sente à l’aise et, même si c’étaient les reliquats d’une démocratie bourgeoise aussi morte que le PS, cela faisait du bien. Du coup, on est allé à la Vogue se mêler à nos nouveaux amis, faire partie du village et on est monté sur le bras métallique qui décolle à quarante mètres. Le blaireau a tellement eu peur que la nacelle se décroche et vole au-dessus de Caluire, qu’il en saignait des oreilles et qu’il a tout vomi. En bas, on s’est pris une bière et un indien au grand café de la soierie et il y avait des gens partout. Le soir, on allait à l’Astroballe. Je suis fan de basket. Mon père avait des places VIP. Je sais pas comment y fait.

Advertisements

Auteur : monpereceblaireau

Il fait tout et n'importe quoi au prétexte d'éduquer son fils. Surtout n'importe quoi.

1 réflexion sur « 24 – Le mouton noir est jaune »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s