13 – Kaaris ! Kaaris !

13

Ah, il n’y a rien à dire, mon père ça beau être un gros naze, ce matin quand je me suis levé, j’avais les croissants et après il nous a fait un jus d’orange maison bon comme du soleil dans un verre. J’aime bien quand je dors dans son studio, lui il dit que c’est la belle vie, mais je me doute que de temps en temps ça doit pas être aussi simple vu comme il est content de nous voir quand on se retrouve. Même que mon frère qui a rudement grandi doit se pencher et que j’aurais jamais cru ça possible, que mon père lui dit « allez tiens-toi droit, mon grand, tu es plus fort, tu es plus beau, et tu es bien plus malin que moi à ton âge et c’est parfait comme ça. Tu ne vas pas commencer à te plier en quatre pour me dire bonjour. Et toi mon petit, prépare-toi qu’il me dit, parce que c’est parti pour être pareil avec toi ! »

Ce qu’il n’a pas encore vu, c’est que dans deux centimètres, je le regarde eyes in the eyes et dans six mois, je lui mange sur la tête. Chez lui, on subit des trucs qu’il invente sur ses deux brûleurs. Parfois, je pleure tellement c’est pas bon. Une fois, dès qu’il a tourné le dos, j’ai essayé de jeter la bouillie de cabillaud par la fenêtre et j’ai raté mon coup. Ça glissait lentement sur le mur pendant qu’il me regardait avec son air « Mon grand j’ai été môme avant toi où qu’elle est passée la bouffe ? »

Parfois aussi, il y a un accident, comme un hasard, et c’est vraiment bon. Sa lubie c’est de nous faire manger du poisson et il est têtu comme une table. Le soir, je lui squatte son futon, il jette un matelas et on regarde Brazil ou The wire en VO ou Grimm et j’imagine que j’ai des pouvoirs étranges, que je suis nyctalope et que je me transforme en lynx qui voit dans le noir. Souvent aussi, on se fait des gros câlins-bagarre et le matin, j’écoute des clips de rap américain sur You tube, roulé dans ma couette en jouant à Jetpack sur la tablette. Mon père laisse courir en faisant le café. Il bouge la tête et ses longues jambes dans son survêt d’ancien sportif et quand il dit pas « C’est quoi cette merde ? », on en profite un moment.

Faut dire aussi que c’est le seul père que je connaisse à avoir emmené ces gosses à un concert de Kaaris ! À Paris ! Kaaris ! On y croyait pas avec mon frère. Kaaris, c’est ce black avec des muscles de salle de sport qui entre sur scène avec sa marque de sape sur le dos et une Kalache en plastique et qui chante « ma question préférée, qu’est-ce que je vais faire de toute cette oseille ? ». Il se change six fois pendant le concert pour qu’on voit tout ce qu’il vend si on veut faire partie de son gang et mon père l’appelle Coco Chanel.

– Un vrai mannequin, ton rebelle.

Je m’en fous. Je sais bien que souvent il chante de la m… Mais il y a des trouvailles et si c’est fric, kalach, rêves de piscine et de gang en survêt pour appartenir à quelque chose, c’est pas mon problème. Kaaris, il déménage. Il avait une tribu d’invités sur scène, on comprenait rien sauf qu’ils avaient tous les mains devant le service trois pièces comme un code et que c’était stylé. Ils étaient au moins cent et c’était pas de la various. Enfin si, mais pas pareil. Mon père y dit que Kaaris, c’est un gros timide et qu’il parlerait pas tant de sa bite s’il avait pas peur qu’elle soit transparente. En tout cas, y’avait un monde de dingue ! Dans la file d’attente, les mecs croyaient que mon père c’était notre frère et quand j’ai dit « Papa, tu as les tickets » ou je sais pas quoi, y’a une fille derrière nous, elle s’est arrêté net comme si elle avait vu Jay Z avec une plume dans le nez.

– Ouaahh, zy va, ouaiche, le cum là, c’est son daron au tipeu ! C’est son daron, tu piges, c’est auch !

Ce concert, je m’en rappellerai toute ma vie. Mon père, il m’a laissé tout seul sur le côté de la fosse parce que je voulais me le jouer comme un grand et que c’était génial qui me fasse confiance, mais en vrai je savais qu’il était là et qu’il me quittait pas des yeux. La preuve, il y a un début de baston et les videurs n’avaient pas fini de sauter de la scène par paquet de quatre qu’il était là à me trouver un chemin magique dans le tas de viande. « T’as vu qu’il m’a dit comme ils sont jetés dans la foule ?!! Que des mastards de 120 kilos, on aurait dit qu’il pleuvait des minotaures !»

L’embrouille n’a pas duré. Moi, je chantais déjà les paroles par cœur, je levais les bras, ça bougeait dans tous les sens. À un moment il y a un maigre plus petit que moi qui était complètement parti qu’à absolument voulu me prendre sur ses épaules. Le pauvre ! Je l’ai enfoncé dans le sol. Au bout dix secondes, il avait des gouttes. Faut dire, je suis pas léger, léger. À la lutte je les pliais tous en huit et je crois que bien énervé, je pourrais retourner une benne à papier.

Mon frère, pendant ce temps là, il avait disparu au milieu des grands blacks et à un moment y’a une fille sur la scène qui est sortie de la fumée et qui avait juste une ficelle dans ses grosses fesses et qui est venue au ras de la fosse les faire trembler comme de la gelée sous les narines des mecs, toute cambrée dos au public et se faisant bouger ses cheveux longs comme une crinière de lionne. Le plancher à tremblé sous la charge de tous les gars fin dingues. Y avait comme des buffles dans la salle. Les mecs, c’est comme s’ils avaient mis les doigts dans la prise ! Même mon frère on voyait plus sa casquette. Trop fou. On est sorti de là, on était morts ! C’était génial, les gars étaient supers. Je me souviens qu’il y en a un qui secouait l’épaule de mon père depuis cinq minutes comme s’il voulait lui décrocher les noix, mais c’est juste qu’il était à fond dedans et c’était tellement spécial que mon père laissait faire. En temps normal, le type partait direct sur la lune boucher un cratère.

Et puis en rentrant, sortie de la foule et de la salle, quand on longeait un canal pour les péniches, dans l’ombre, avec des bouteilles plastique dans l’eau noire comme de flotteurs de canne à pêche géante, il y a un autre gars défoncé qui ne s’en remettait pas qu’on soit avec notre père. Presque il allait pleurer que son vieux il aurait jamais pu partager ça avec lui et que vraiment on avait trop de la chance d’avoir un daron pareil, qu’il devait en avoir vécu des choses pour avoir compris la vie comme ça, que putain, c’était un super mec, qu’il voulait lui serrer la main finger on the finger, et qu’il était tout en amour pour mon père, tellement inconscient du danger qu’il aurait pu lui faire des bisous toute la nuit enfin vous voyez ce que je veux dire.

Moi, j’ai surtout vu le moment qui allait pas tarder où on allait le repêcher dans le bouillon à se faire bouffer par les poissons mutant s’il continuait dans l’admiration collante. Je l’ai compris quand mon père l’a juste coupé dans une phrase pour lui dire de faire gaffe à ses lacets. C’est comme ça, des petits signes. Lui, il pense qu’il a prévenu. Les lacets, chez lui, c’est un signe. Il dit : il faut faire confiance aux gens, ils sont moins cons qu’il n’y paraît.

La vérité, c’est que ça ne marche pas toujours. Mais bon, je dis ça, j’ai rien dit comme dit le père de Teddy qui est médecin. « Je dis ça, j’ai rien dit », il dit tout le temps ça, le père de mon pote et c’est gonflant. La phrase débile. Une fois dans une réunion de parents, le père de Teddy il l’a redit au moins six fois. Mon père, il a réglé le problème en disant pas trop fort mais genre je parle tout seul pour que tout le monde entende: « Dans ce cas, ferme ta gueule ». C’est sûr, lui ce sera jamais notre médecin traitant. Mon père, y dit le jour où y me touche, c’est que je suis couic ! Des fois j’ai honte de lui. Et après on rigole. Des fois aussi je rigole et je suis même rudement fier !

 

Publicités

Un commentaire sur « 13 – Kaaris ! Kaaris ! »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s