6 – Le traître et la petite poutre

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En fait, je crois que la crise de la quarantaine, c’est vraiment pas une légende. Et je crois que mon père, il a les deux pieds dedans. Je me demande même s’il ne serait pas en train de faire celle de l’adolescence avec. Y’a des symptômes. Il refait du sport. Déjeune le matin. Se fait du muesli. Prends des douches froides pour s’endurcir. Jusqu’au bouton qu’il a sur le front depuis deux jours qui tourne au violet qu’on dirait un petit rhinocéros. Je l’ai même vu se peigner. Je suis inquiet.

Hier soir par exemple, j’étais chez maman, je venais d’ouvrir au chat après le match de l’OM quand j’ai vu par la fenêtre une sorte de télétubbies en basket remonter la rue avec un bonnet de rappeur sur la tête. Le truc jaune et rouge s’est arrêté devant la grille en sautillant sur place et là je l’ai reconnu. Il m’a fait signe en appuyant sur un machin qu’il avait au poignet. J’ai bien été obligé de sortir :

– T’es malade ? Tu as vu l’heure ? Tu viens d’où comme ça ?

– De chez moi.

– Tu veux dire que t’as traversé la ville en Thierry la Fronde, le service trois pièces en devanture ?

– Reste poli fiston. T’as ta feuille ?

Je comprenais rien. Ma feuille ? Quelle feuille ? Et d’un seul coup, c’est revenu. Oh, pinaise, la punition !

– Ben oui je l’ai faite, j’ai dit.

– Alors vas-y ! Dépêche-toi. Je vais me refroidir.

Et il était là, à faire de la buée, poutré comme une abeille, le micro-kiki dans son collant comme un buzzer dans Questions pour un champion.

– Papa !! Tu peux pas rester à la maison écouter du Cabrel ? C’est quoi ce costume ? La honte ! Tu fais carnaval tout seul ?

– Hey oh, tu freines dans les virages. Y’a des gens très bien qui pensent à moi pour le Panthéon. Allez, bouge. T’as eu du rab, j’espère que tu as assuré !

Il s’en fout c’est effrayant. Et moi qui vais avoir des messages sur FB du genre « Hey, on a vu passer ton père dans la grande rue ! Tu veux de l’aide ? »

Il y a des gens, ils savent pas quoi faire pour se faire remarquer, lui, y réfléchit même pas. Il sort et c’est l’évènement. Je suis remonté dans ma chambre ramasser mes quatre mille signes. Enfin, ceux que j’ai rédigé vite fait pour donner le change. Je vais quand même pas lui faire lire ce que je mets sur le blog ! Là, j’ai raconté un après-midi de carte postale, comment j’ai bien rangé ma chambre, lu mon Jack London et combien je suis content d’avoir mémorisé mes verbes irréguliers en écoutant un peu de rap, qu’après je suis allé ramasser des pommes, qu’avec mon frère, on a ratissé les feuilles pour nettoyer l’allée, et même que maman était tellement émue qu’elle nous a fait un p’tit chocolat chaud en écoutant Tinariwen et Patty Smith…

– C’est quoi ces conneries ?

Mon père, il a fallu qu’il commence à lire tout de suite :

– Tu crois que je ne sais pas qu’il faut te mettre un couteau sous la gorge pour que t’ailles ramasser trois bouts de bois et que t’as les jambes qui se dérobent devant l’évier dès que tu vois deux assiettes ? C’est quoi ce conte de fée avec maman qui touille, toi qui épluches et la compote d’hiver aux trois fruits rouges ? Tu me prends pour un con ou quoi ? T’as fais ta rédac pour Maréchal Nous Voilà ? T’es sûr que t’as pas oublié la poêle en fonte transmise depuis huit siècles par les femmes de la famille pour faire les meilleures crêpes d’Isigny-les-Saules ? Tu aurais pu raconter l’anecdote de ton arrière arrière grand-mère qui a dégommé un prussien en lui enfonçant la pointe de son casque dans l’éponge à coups de marmite tant que tu y es ? C’est quoi cette histoire de compote de mes deux ? Tu te fous de ma gueule ?

– On dit pas de gros mots Pa’.

– Comment ça on dit pas de gros mots ?

– Tu as dit connerie, con, maman qui touille, ma gueule et prussien.

– Quand on dit la vérité, on a le droit.

– Comme quand tu cries en entendant parler de la déchéance pour les binationaux à la radio ?

– Voilà.

– Et que tu hurles que le président est un traître, un fumier, que tu le dégringoles de son rang d’élu, tout seul dans ton studio, parce que c’est un salaud ? Que tu lui ferais bouffer sa selle de scooter ? Qu’il n’y avait eu jusqu’à présent qu’un seul nabot à gouverner ce pays et que maintenant ils étaient deux, que tu demandais s’il avait déjà mis ses graphistes sur les rangs pour trouver un petit symbole sympa pour les binationaux, que…

– Ho ho !! C’est ma vie ça. Ça ne sort pas de chez moi !

– … que tu as continué en hurlant : JE SUIS TRIRÉGIONAL ! JE SUIS MULTI-VILLES, CITOYEN DU MONDE, MON PÈRE EST PROTESTANT, MA MÈRE CATHOLIQUE, MA COPINE NYCTALOPE, ET MOI JE VOUS EMMERDE !!!…

– Baisse d’un ton, tu veux.

– Même que tu as mis de la purée partout avec ta spatule, tellement t’étais énervé et que…

– TAIS-TOI, J’TAI DIT ! Continue comme ça et tu vas m’apporter des oranges au cachot de Baume-les-Dames. Tu sais pas qui y a toujours un con qui écoute ? C’est l’état d’urgence ici maintenant. Ben Ali, NSA et tutti quanti. Qui te dit que le nain géant ne bosse pas pour le Ministère ?

Je vous ai dit, mon père c’est un rebelle. Il est très engagé politiquement, il sait pleins de trucs. Même qu’il m’a abonné à L’Actu et qui me donne des articles dans Libé que je dois résumer.

– Bon, qu’il a fait en rangeant le texte je sais pas où dans son fuseau, je vais regarder ça en rentrant. Un conseil boucle là. Et quitte à écrire des conneries… Tu devrais écrire des conneries et te lâcher un peu plus. Crois-moi, je sais de quoi je parle.

Le pauvre, s’il savait. Après il a essayé d’éteindre sa montre qui s’était mise à clignoter dans le noir, avec des reflets bleus, vert, jaunes et des bips et il a juré avec des mots pas possible comme bite, couille, camelote, saloperie de merde. On aurait dit qu’il s’était attaché un jeu de Simon au poignet :

– Pa, on dirait Luke Skywalker. T’es sûr que tu vas pas en soirée ?

Il m’a planté l’index dans le sweet :

– Tu te rappelles ?

– Quoi ?

– Ce qu’il ne faut JAMAIS oublier quand on part en footing ?

– Des piles pour son sabre ?

– Nan.

– Son short ?

– Des kleenex.

– Pourquoi tu me dis ça.

– Ben parce que j’en ai pas.

– T’as qu’à rentrer. Ça m’évitera la honte.

– NON ! IL FAUT TOUJOURS FAIRE CE QU’ON DIT !

– Comme pour la déchéance.

Du coup, il m’a fait une bise et il est reparti en trottinant. Concentré comme un skieur de fond. J’ai vu son petit cul moulé disparaître dans le noir avec une lueur verte. On aurait dit un gros ver luisant s’enfonçant dans la nuit. Ça n’avait pas duré cinq minutes. La suite du footing, je crois que je pourrai jamais la raconter… Ça dépasse l’entendement.

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2 commentaires sur « 6 – Le traître et la petite poutre »

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