21 – Charles-Henrriiiiii !!!

21

C’est la rentrée ! Le scoop ! Pour dire que je suis de retour.

Pas mal changé quand même, avec des cm en plus, je dépasse le blaireau d’une bonne tête maintenant, j’ai le brevet en poche et la seconde en ligne de mire, avec des nuits passées à dérouler du messenger au km avec ma copine partie en vacances trop loin et tout un été d’expériences. Mais l’un dans l’autre, les fondamentaux sont les mêmes. Mon père s’agite toujours même quand on ne lui a rien demandé. Anthracite fait son come back à la téloche avec sa rage, sa posture de Caliméro après s’être fait un peu plus bouffer les oreilles durant les primaires, mon père en rigole disant qu’il suffit de le regarder pour faire de la prévention contre les méfaits de la coke et la France éternelle garde ses bons réflexes en période de crise : Valls l’a dit : il faut que l’Islam en France soit « discret » :

– Salauds ! On a même pas besoin de les pousser pour qu’ils enfilent la gabardine. Bousillez les fanatiques, pas notre envie de vivre ensemble. À Berlin, dans les années trente, on a demandé aux juifs de ne plus entrer dans les jardins publics pour éviter les troubles à l’ordre public. Ces socialistes sont merveilleux. Ils avaient déjà voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 40 : on se refait les années trente !

Le blaireau s’énerve. Je ne comprends pas tout. Je pense que lui non plus. Enfin, j’espère parce que sinon ça pue. Parfois, le papounet, il a l’air fatigué. Parfois, j’ai l’impression qu’il va devenir un autre ou qu’il porte une histoire ancienne. Quand on a visité le musée de la Résistance à Lyon, cet été, il nous faisait lire les articles de la propagande de Vichy :

– Tu remplaces burkini par kippa. On y est. Ils savent tout sur tout. Fais pas ci, fais pas ça. On est cernés. C’est le Moyen-Âge à l’heure de la NSA. La religion partout et on ne parle pas du reste. Des corbeaux. Noirs. Demain, votre père sera sur une affiche avec marqué « terroriste » dessus, comme Manoukian, et dans cinquante ans tout le monde aura été résistant avec des cérémonies bleu blanc rouge. Vive la Marseillaise ! Faites gaffe de qui vous allez tomber amoureux les gars, il y avait déjà des couples plus propres que d’autres mais là, ça va lyncher dans les ruelles.

Sacré papounet ! On ne va tout de même pas rater le cent mètres d’Usain Bolt parce qu’il y a des gens qui se noient. Déjà qu’on s’est tapé les extraits du procès de Klaus Barbie et un docu sur Nina Simone et les droits civiques… Il fait quoi, lui, à part nous traîner dans des musées, nous offrir des livres et nous expliquer le plan Marshall, le massacre de Guelma et les années de plomb ?

Heureusement, on a passé quinze jours chez mes grands-parents là où le blaireau a grandi, et rien que ça, c’est un ailleurs. Ma mamie ne porte pas le voile intégral, mais franchement, ça ne l’empêche pas de dire des conneries de douze mètres de long. Si ça pouvait la faire sortir de chez elle pour aller se rafraîchir à la plage, elle devrait. Fantasia chez les ploucs à côté, quand on habite chez eux, c’est rien. C’est simple, mon frère, après avoir esquivé autant que possible, est arrivé malade rien qu’à l’idée de survivre à l’ambiance. Il est resté 48 heures dans la chambre du fond, la seule qui permette encore de s’allonger sur un lit, replié en fœtus, incapable d’affronter les fonctionnements du clan.

Il faut dire que la première fois qu’il est venu, tout bébé, il a fallu le changer dans la rue, sur le capot de la voiture, parce qu’il n’y avait de la place nulle part. C’était ses cinquante-deux centimètres de nourrisson contre le tas de courrier qui se trouvait déjà sur le dernier coin de table avec les catalogues Camif. Autant dire qu’il a perdu : chacun ses priorités et la mamie, elle sait ce qu’elle veut. C’était il y a dix-huit ans. Mamie avait déjà la manie des dossiers et des petits ciseaux dans la main. Maintenant, ils ont acheté la maison d’à côté pour s’agrandir, mais quand on vient mon père dort dans le jardin sur une chaise ou sous la table du salon avec un oreiller. Nous, avec mon frère, on dégage la pyramide de cartons qu’il y a sur les trois matelas entassés dans la chambre d’amis et on se partage un sommier creusé comme une rivière. Mamie se lève à trois heures de l’après-midi, en sueur, et s’installe à la table du jardin dans une nuisette déchirée par un chien, à découper des points en disant que les Américains sont capitalistes. À table, elle raconte son enfance, ce qu’elle a fait, les anecdotes en boucle sur le collège, l’internat, les professeurs, toujours les mêmes, tellement, que ça donne envie de rater sa vie. Toutes les dix minutes, soixante fois par jour elle crie Charlesss-Hennrriiiiii !!!! dès qu’elle ne trouve plus sa colle, ses clés, ses cachets ou la margarine. Elle découpe des petites fleurs dans Télé 7 jours et la brochure de la MGEN qu’elle colle sur ses enveloppes pour commander en VPC des cakes de Morlaix et des calissons d’Aix.

Pendant ce temps là, mon papy fume des clopes en cachette et cuisine des créations mondiales à base de harengs oubliés dans le frigo ou de melons ramassés à la fin du marché. Le blaireau survit dans son coin en déboisant rageusement le jardin et en nettoyant des tas de branches hauts comme des bûchers crématoires hindous. Il sort aussi des centaines de conserves de la cave qui puent tellement quand il les ouvre qu’il en est tombé la tête la première dans le compost au milieu des fumerolles. Et encore, je n’en dis pas le dixième. Il y a de l’inavouable. Chez mes grands-parents, j’hésite entre le merveilleux avec les lapins, les rats gros comme des chiens, les ferrailles dans l’herbe, les livres, l’inattendu partout, la fantaisie… et l’horrible avec mamie qui rôde comme un fantôme, l’accumulation des congélos posés les uns sur les autres, l’angoisse et le passé. Mon père a grandi là-dedans. Je crois que c’est un survivant. Normal qu’on ne vienne pas souvent. D’après ce que j’ai compris, c’était se battre ou se faire broyer.

Moi, en coupant du lierre, j’ai trouvé une remorque pleine de valises, une baignoire sabot, un squelette de renard intact et une prothèse de jambe. J’ai même sorti une portière de voiture de la fosse à vidange du garage que j’étais censé remplir avec des gravats pour couler une dalle. Il y avait de tout là-dedans : de l’amiante, des bobines de câbles, des morceaux de meubles, un vélo, des plastiques, une halogène, deux chaises, des outils rouillés, de la vaisselle en miettes, un landau avec des grandes roues, des éclats de tuiles, et même une botte de ville en cuir qui perçait d’un tas de cailloux. J’ai appelé mon père qui brûlait des branches comme un fou. Il a regardé, noir de partout avec un bout de son pantalon en flamme et il a tiré d’un coup sur la pompe. Ça ne venait pas. Il a voulu soulever un énorme parpaing et puis il a semblé se rappeler d’un truc :

– Tu sais quoi, c’est rien ce machin. Tu as fait du bon boulot… Viens avec moi…

On est ressorti du garage et il m’a montré le puits décoratif en meulière qui était là, côté rue, avec un nain en plâtre :

– T’as qu’à détruire cette merde et tu rebouches tout. Si tu manques de gravas, tu prends les briques alignées sous le laurier. Tu fais gaffe, il y a des frelons dedans. Le nain, tu lui niques sa race. Je dirai que c’est moi.

– Et je…

– Fais ce que je te dis. Je vais t’aider.

Et il lui a ravagé le bonnet d’un coup de pelle. On a bien bossé cet après-midi-là. J’alternais les brouettes avec les JO. La godasse a disparu. J’ai vu mon père discuter avec papy qui est venu voir vaguement inquiet, et après mon grand-père est reparti tout guilleret, en sifflotant, jeter des vieux bouquins dans le brasier en disant : « Ça, c’est un bon livre… » avant de retourner dans sa cuisine envahie de boîtes de Doliprane vides, de casseroles sans manche, de faitouts pleins de tripes, de piles de Paris Match, de paquets de gâteaux périmés et de collections de journaux illustrés de la fin du XXe siècle. Rien que là, je pourrais faire des listes de cinq pages en ouvrant un placard. Boîtes d’œufs par dizaines. Sacs de sacs. Postes de radio, yaourtières et gadgets multiples. Collections de théières Yves Rocher. Vases. Chaque plat que mon papy cuisine est un miracle. Pas de place pour ranger une fourchette. Pas une fourchette avec ses trois dents. Des dents dans les tiroirs et des tiroirs sur les tabourets. Une couche de quatre centimètres de gras, composée d’eau de pâtes, de sauces de viandes, de tout ce qu’on peut imaginer englue les brûleurs. Il y a des portions de Vache qui rit collées à la verticale comme des magnets à l’intérieur du frigo. Des munsters ont perdu leur contenu trois étages plus bas sur des tomates molles prises dans des coulées de glace avec des bouts de jambon. Les carottes sont noires et les Yoplait centenaires. Les WC, à côté, ont les murs moisis et des larves s’éclatent dans le seau posé derrière la chasse d’eau. On peut regarder la télé du salon, assis sur la cuvette cassée à travers le trou gros comme le poing fait dans la porte après que mon cousin soit resté coincé dedans dix ans plus tôt. Des couvercles de boîtes de Camembert avec les visages de Marchais, Krasucki, Chirac et Raymond Barre collés dessus décorent les murs avec des étagères encombrées de Que Choisir, de Guides Bleus, de Hulotte et il y a même une chauve-souris séchée coincée entre les rouleaux de PQ gondolés et des DVD des cents plus grands westerns de tous les temps.

– Charles-Hennrriiiiii !

Nous, on a réglé le problème. Tous se passe à la nuit tombée derrière l’ancien poulailler. Près du cerisier mort. C’est sombre, discret et il y a le mur des voisins pour s’appuyer. Ça nous arrive de salir des hérissons roulés en boule qui se barrent ensuite, humiliés, se jeter sous un camion en traversant l’autoroute. Papy, lui, pisse voluptueusement sur les roses trémières de mamie dès qu’elle a le dos tourné. Elle s’acharne à sauver ces longues tiges au milieu des restes de pelouse et bien sûr elle sait tout ce qu’il faut faire, des mots, des mots, des mots, des mots…

– Charlllles-Hennriiiiiii !! Je suis inquiète… Regarde, elles ne poussent plus. Vraiment, tu n’es pas gentil. Je t’ai demandé de les arroser. Elles ont soif.

– Chaarllees-Henriiiiiii !!!!!

Il doit aller à la poste envoyer en urgence une commande pour des biscuits.

– Chaaarllees-Henriiiiiii !!!!!

Elle aimerait bien qu’il aille lui prendre ses gouttes de pamplemousse dans la première maison vu qu’elle ne sait plus où elle les a mises et qu’elle lui avait pourtant dit de faire attention à ce qu’elle faisait.

– Chaaarllees-Henriiiiiii !!!!!

Il faut qu’il retrouve TOUT DE SUITE, ses gants et le bocal où elle fait crever les limaces en les mélangeant à du gros sel…

– Chaaarllee-Henriiiiiii !!!!!

Il y a un tas de poussières dans l’allée.

Mes grands-parents sont fabuleux. Mon papy fait tout. Ma mamie aide en payant trois factures. Elle fait des blagues sur les noirs et heureusement qu’ils sont là pour le sport. Elle trouve ses enfants méchants. Injustes. Les deux maisons disparaissent sous des monceaux de livres. Des auteurs morts. Des catalogues. Des comptes rendus municipaux. Des relevés de notes. Des cahiers de classes de toute une carrière. Il est impossible de se déplacer autrement qu’en crabe et plus personne ne va dans les étages. Un canapé entier a disparu. Au moins, il n’y a plus de cambriolages et le dernier mec qui a essayé n’a jamais retrouvé la sortie. L’histoire dit qu’il est tombé sur mamie endormie sur un coin de table, cachée par un tas de feuilles et qu’il a eu tellement peur quand elle a bougé dans le noir, qu’il s’est assommé sur la cheminée. Jusque là, je ne connaissais pas la suite. Mais maintenant, je crois savoir où il est. Après on est allés dans la Drôme et on a visité le palais du facteur Cheval. C’est beau, mais chez mamie, c’est mieux !

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Auteur : monpereceblaireau

Il fait tout et n'importe quoi au prétexte d'éduquer son fils. Surtout n'importe quoi.

2 réflexions sur « 21 – Charles-Henrriiiiii !!! »

  1. Personnellement, je trouve qu’aussi tordu soit-il, notre blaireau s’en sort socialement plutôt bien au vu des risques génétiques qu’il trimbale. Vu de l’extérieur (de la maison puisqu’on ne peut pas y entrer), c’est très drôle, mais il y a quand même un côté très effrayant. C’est décidé, j’arrête ma collection d’aimants récupérés dans les sachets de cordons bleus, je ne sais pas où ça pourrait me mener !

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