4 – Joyeux caniche !

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C’est Noël ! Forcément, ça ne pouvait pas se passer tranquillement avec croûte aux champignons, bourguignon fondant et bûche aux trois chocolats. Pas la peine de penser aller chercher le sapin sur le marché et de le porter sur l’épaule, tout fier, comme des bûcherons du Grand Nord. Inutile de croire qu’on allait s’acheter peinard des friandises en grande surface, du type escargots de bourgogne, papillotes par sac de deux kilos qui t’en mettent plein la bouche ou des pyrénéens qui fondent froids et que j’adore.

Nan. Tout à la dernière minute et camouflé en stratégie maîtrisée. « Tu comprends – qu’il dit mon père – déjà qu’on se tape les rengaines dans les haut-parleurs du centre ville genre petit papa machin quand tu descendras du ciel tu prendras un coup de fusil, plus les baraques à vin chaud à base de Mon Douze Degrés Qui Tache, les bonnets de laine du Népal aux teintures de chenille, la cabane aux saucissons à la myrtille, à la mangue, cuits dans la braise et les vendeurs de lampe à sel ayurvédique, je vais pas, en plus, me ruer sur les promos à -30% chez Binibou pour me remettre dans le rouge à la banque ! »

Mon père c’est un rebelle.

Du coup, il a pris son Audi 80, des bottes, une scie, sa machette et il est parti dans la forêt à la nuit tombée avec sa lampe frontale. « C’est une question de principe ! J’aime pas me faire entuber. Des sapins y’en a partout. Des familles entières. C’est les chevreuils qui les bouffent. Quand j’étais petit au village de ma grand-mère, on allait les chercher sur la Place, ils étaient magnifiques, c’était la fête et ça ne coûtait pas un rond. »

Je crois que c’est surtout l’enfance qui lui manque, normal ça commence à faire loin. Il m’a raconté qu’avec sa mamie il choisissait au milieu des torches et des autres gens, dans un tas immense d’arbres coupés par le cantonnier, comme dans Astérix. Qu’ensuite, au son des cloches de l’église, il installait son sapin magnifique tout frais sorti du bois dans la pièce du haut, la pointe touchant le plafond avec une étoile magnifique en vrai diamant. C’était dans une boulangerie dans la montagne et le pain était cuit au feu de bois par son grand-père qui lui faisait des miches en forme de bonhommes tous dorés et c’est tout juste s’il n’y avait pas un renard assis à côté d’un loup dans la neige à les regarder de l’extérieur la tête un peu penchée voir comme c’était beau le bonheur des hommes et du petit Jésus.

Mon cul oui ! J’y crois pas moi à son mélange d’Heidi dans les alpages et de gueux ravis d’être au village. La vérité, c’est que le papi, il faisait trimer tout le monde à coups de latte, que le fils, qui tapait dans la caisse et pliait les Renault Fuego, est devenu une épave gorgée de Jack Daniels et que les filles se sont barrés vite fait bien fait faire des études en ville. Deux générations plus tard, la boulangerie tombe par terre et mon père se la joue nostalgic survival dans les bosquets avec des vêtements techniques Décathlon sous sa doudoune Uniqlo. Tout juste s’il ne se croit pas en plein stage de survie à traverser l’Himalaya avec une allumette et une fronde en os de yack, en bouffant des marmottes. La vérité, c’est que la seule patrouille de gardes forestiers à mille kilomètres à la ronde, elle était pour lui. À cheval les mecs ! Et il les a même pas vus venir ! Il m’a raconté que le bourricot a fait du bruit avec ses babines alors qu’il était en train de s’acharner à l’égoïne sur un putain de tronc tout gelé et que ça lui a arrêté le cœur aussi sûrement que s’il avait vu un orque. Même les gouttes de sueur, elles bougeaient plus.

– Bonsoir Monsieur ! ONF. Alors on fait du petit bois ?

– Euh…

– C’est pour le bivouac je suppose. Vous êtes avec le camp scout un peu plus haut ?

– Euh oui, c’est ça. Je suis leur chef de section. J’m’appelle Élan Bleu.

– Bien sûr. Au beau milieu de l’arboretum, à minuit, avec une frontale à scier une jeune pousse de Sylvisius Libanum.

– …

– Et la machette, c’est pour vous défendre contre les sangliers, on ne sait jamais… C’est plein de dangers par ici. Il y a même des belettes.

Mon père… Le seul à se faire verbaliser le 23 décembre en plein bois pour vandalisme, vol avec préméditation et délit de fuite. Ils sont venus le chercher le lendemain chez lui, mort de rire, en lui mettant son numéro de plaque minéralogique sous le nez. Je vous raconte pas l’ardoise. Ma dette pour la Xbox à côté, c’est de la petite monnaie mérovingienne. Du coup, il s’est rabattu sur la déco de la ville attachée le long des gouttières et des panneaux de sens interdit. Du sapin tout rachitique dispersé dans le centre et les rues piétonnes avec des pauvres épines qui tombent dès que tu tousses à côté. Je suis allé avec lui. On a tourné en évitant les caméras de surveillance jusqu’à en repérer un dans un angle mort, un peu discret, pas trop moche qui était près de la pharmacie de garde. Hop dans le coffre, comme des voleurs de poules et on l’a décoré avec des guirlandes et des boules achetées à – 50% chez Casa juste avant la fermeture de la veille du soir de Noël. Ça, le sapin, il était beau même s’il penchait pas mal. On était venus avec mon frère pour le décorer. On avait même scotché un caniche kitsch en plastique sur la porte d’entrée pour dire que c’était la fête. Le truc c’est qu’on réveillonne avec ma mère et le lendemain, après le déjeuner avec mes grands-parents, on passe au studio pour ouvrir les cadeaux emballés dans du papier journal. Là, on est gâtés. Mon père, il a des trucs étranges, mais il mégote jamais avec ça !

– Alors ! C’est pas de l’arbre en plastique ça, au moins on sait d’où il vient ! Béni par la pluie ! Vous imaginez qu’il aurait pu passer la nuit tout seul dans le froid, dans une rue déserte, loin de ses frères.

– Ouais. Mais, il sent fort non ? C’est normal ?

– Tout de même, ça pue non ?

– Ben, oui, je comprends pas…

On a ouvert la fenêtre et les cadeaux et on est tous tombés malade. Deux heures plus tard, alors que le sapin était déjà reparti dans la rivière, on a compris. Pa’ conduisait pour nous raccompagner chez Man et il était arrêté au feu. J’étais devant. Mon frère derrière. Là, près de la pharmacie, il y avait un type complètement bourré avec des dreads sales comme des cordes en train d’arroser un sapin mal attaché, avec ses deux chiens loups qui attendaient leur tour. Je les vois encore : les deux chiens, ils avaient des bandanas. Quatre cents mètres plus loin, à l’angle de la BNP, c’était le caniche d’un gros monsieur qui levait la patte. On a entendu la voix de mon frère de derrière comme s’il s’était réveillé à la fin d’un film :

– Je crois celui-là aussi, il est pas en plastique. Et ce qui tombe, c’est pas de l’eau de pluie.

J’ai regardé mon père en douce. Il y avait comme un drôle de vide dans son regard. La paupière tombante. Robert dans les Bidochons. En plus jeune. À peine. Parfois, je crois qu’il se demande ce qu’il a fait pour que ça déconne. Je crois que parfois aussi, il a pas trop envie de savoir.

***

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4 commentaires sur « 4 – Joyeux caniche ! »

  1. Je me délecte ! C’est comme sucer un bonbon à la violette. Au début c’est pas mauvais, mais pas non plus de quoi en faire des tonnes… et petit à petit le goût me chatouille les papilles, d’abord timidement jusqu’à exploser dans la bouche. La texture rugueuse dans un premier temps se lisse et c’est tout doux !
    Quand c’est fini, le goût reste longtemps dans la bouche. Un goût de reviens-y.
    Merciiiii !

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    1. Euh merci, je… vraiment. Mais… attention à l’addiction ! Pas plus d’un blaireau par adulte et par semaine et qu’une seule pastille à la fois. Si les symptômes persistent, parlez-en à votre entourage. Ne restez pas seule face au problème.

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