11 – Le deuxième jour, à l’aube…

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Le deuxième jour du voyage en Italie, au petit matin, dans la brume, on s’est fait un feu comme des vagabonds avec mon frère déformé par les moustiques. D’habitude, il est blond, il plaît. Là, c’était l’homme à tête de choux. Un monstre derrière la vitre de la Nissan avec les yeux bleus comme du quartz au milieu des furoncles. Mon père lui jetait des petits coups d’œil.

– Viens m’aider.

Ça, c’était pour moi. La tente. Trempée. Des tubes tout fins, merdiques, pliés en deux à la moindre inattention. Un truc qui rend dingue. Faire rentrer six mètres carré de double toile dans 30 grammes de nylon. Le vrai test, il dit mon père, pour savoir si tu as les nerfs d’un 007 :

            – Mais t’ain de bord… de… Tu fais exprès ou quoi, qu’est-ce-tu fous !! Fils d’abruti !

Lui, c’est triple zéro y’a pas de doute. On a tout bourré dans le coffre à coups de lattes. Un vrai parachute à faire rentrer de force, à croire qu’il y avait encore un bonhomme avec, accroché par les sangles. À coups de poings la high tech Ushuaïa en plastique de bouteilles recyclées par l’industrie responsable. Acharnés dessus ! Je voyais la tête de mon frère bouger par la plage arrière. Deux minutes avant, le blaireau m’expliquait, très calme, limite new age, comment il avait appris à « gérer » à l’armée. À vivre quotidiennement des « victoires sur lui-même ». À replier sous les insultes et sous la pluie des réfectoires ambulants et des QG de campagne en toile de bidasse. Des chapiteaux kaki pour soixante bonhommes sans aucun repère pour savoir par quel bout l’empoigner. Qu’avant, il était plutôt à fleur de peau et que patati patata… que c’était important de prendre sur soi, que… Je sentais bien la tension sous le blabla.

Et puis c’est monté d’un coup ! Les souvenirs peut-être. Les humiliations devant le sergent Graduroux. Le mercure en haut du termo, il a pas fait un pli ! Paf ! Et un blaireau qui vrille, un ! Après on s’étonne que je devienne écrevisse pour une bricole et que j’ai les poings qui s’ouvrent et se referment tout seul.

– Fumier de chinois ! Decath’ de mes deux c… de b… à qu…

Chassez le naturel, il revient au galop. Il paraît que c’est une expression raciste pour parler des indigènes, mais moi je crois surtout que mon père il est très naturel et que c’est une teigne. Qu’il a fait deux gamins et qu’il a travaillé, mais que c’est presque un coup de bol. Qu’avec le sang qu’il a, je l’aurais plutôt vu piller des banques ou vider des bars d’anglais avant de se faire sonner le carafon d’un coup de pinte. On en connaît des histoires. On a vu. Les anecdotes de la famille tiendraient même pas dans un deux téra.

Là, c’était le deuxième jour chez les romains et il avait déjà réinventé le tourisme en friche urbaine. Quand on a eu fini de secouer la Nissan à force de ranger la tente et que le coffre a enfin claqué gonflé comme un airbag, il a fait un tour pour voir si on avait rien oublié. Et puis il s’est écarté et quand il est revenu, il tenait un truc tout blanc de la taille d’une petite souche.

– C’est quoi ça ?

– Ben regarde un peu avant de causer. Ça ressemble à quoi ? Un radiateur ? Une coupe avec des grandes oreilles ?

Une tête de mouton. Pas de doute. Avec les cornes. Un bouc même. Récuré par les fourmis. De la craie bien dure. Qu’il a fixé sur le radiateur de la voiture, à l’avant, comme un trophée, à l’aide de deux gros madriers de chantier renforcés par des tiges en acier. En y attachant des petits drapeaux bleu blanc rouge qui trainaient dans la portière. Blaireau le Barbare ! Avec mon frère qui mutait en Elephant Man contre la vitre à l’arrière, je crois bien que j’étais le seul être humain normal dans le secteur.

On a mis le contact, et miracle au pays des madones, le moteur a toussé un peu, les roues tournaient et on était même pas pris dans la boue. Du coup on a retraversé la haie défoncée et on a remonté à l’envers le chemin fait la veille dans le noir. Il y a vraiment un dieu des pères en délire. À mon avis, c’est pas pour rien que des générations de mamans planquent des amulettes dans les habits de leurs gosses ou leur accrochent des signes autour du cou. La route, c’était une rigole vaguement cimentée sur les côtés avec au milieu, tout du long, pour évacuer l’eau, une fente d’un mètre de large pleine de troncs, de vélos rouillés et de saloperies de la ville. Deuxième miracle du jour, on était même pas tombé dedans. Des bestioles noires d’une tonne broutaient de chaque côté de cet égout avec des échassiers blancs comme neige qui picoraient le sol entre les parpaings et les tessons de bouteille. Un enfant, très loin, poussait un troupeau de chèvres et marquait l’horizon. Il y avait même une éolienne rouillée modèle Il était une fois dans l’ouest pour nous faire croire qu’on allait croiser des comanches pour nous taper des clopes.

Duel en vu. Sans mon frère. Lui plaquait ses plaies sur la vitre pour se refroidir la peau et il y avait comme un nuage très très dense au-dessus de sa tête avec plein d’insultes dessinées dedans. Fallait pas pousser Féfé dans les orties, il serait parti en quart de poil…

De fait… Vingt minutes plus tard…

On roulait tranquille sur une petite départementale bien plate, avec mon père qui fredonnait Svalutation de Celentano, quand y’a une grosse caisse noire comme un mauvais présage qui s’est mise à nous doubler. Deux mecs à l’étroit dans leurs costards à l’avant. Vitre fumée à l’arrière. Et mon frère qui a vu un truc qui lui a pas plu quand ils sont passés à sa hauteur. Un sourire de pitié peut-être ? Une silhouette sapée comme un moustique sur la banquette en cuir ? Le fait est qu’il a fait le geste. Bien raide. Bien longtemps. Le geste ! Chez les ritals ! Avec sa tête tournée de toutes ses cloques comme une insulte de plus. Même son doigt, il avait enflé. On aurait dit une saucisse. Si ça trouve, dans la voiture, avec les vitres fumées, tellement c’était gros, ils ont pensé que c’était Rocco Siffredi.

Mon père, lui, il avait rien vu et il tapotait le mesure sur le volant et se prenant pour Adriano Celentano sur scène en train de faire un malheur. Il se demandait même pourquoi c’était pas Monica Bellucci à ma place et pourquoi les deux mecs traînaient à dépasser. Quand le premier de devant s’est retourné d’un seul coup vers l’arrière pour ensuite regarder dans la Nissan du genre pince-moi je rêve y’a bien un mec avec une tête de martien qui fait un doigt à Don Corleone, mon père, il leur a fait un petit coucou de la main, très by by les burnes, on se fout bien de votre gueule, mais qu’est-ce qu’on s’éclate !

Du coup, le chauffeur à accéléré comme un dingue pendant que son collègue faisait des grands signes et ils sont rabattus au beau milieu de la route. Comme si on allait s’arrêter ! Rien du tout ! Mon père, s’il peut pas, il peut pas. Et en plus, il était à fond dans son morceau de disco rebelle ! Svalutation de choc ! Laaaahhhhh !!! Il leur à enfoncé les portières aux intouchables, la tête de bouc en avant comme un bélier et il les a défoncé sur vingt mètres avant de sortir à fonf, fin prêt pour le constat ! Généreux dans l’invective. Jamais dans la réserve. Lui, s’il te faut 300 grammes de farine pour faire un cake, il te videra le kilo. Là pareil. Á gueuler qu’on lui avait bousillé sa Nissan et la déco. Qu’il fallait être malade ! Une belle tête de bouc ! Les emboutis avaient au moins deux roues d’arrachées, la caisse HS et leurs crânes d’adorateurs de pizza ratatinés dans le blindage mais lui il continuait pleurer sur une rayure du pare choc. Même les banquettes d’en face étaient défoncées comme des rats de laboratoire. Il y avait plus que les ceintures qui tenaient avec un des mastards, pris au cou comme un cochon qui disait des trucs horribles. N’empêche qu’à un moment, ils se sont quand même retrouvés debout, bien alignés tous les trois, bien solides, au milieu de la chaussée avec les chemises comme bougées par une bombe. Ils avaient pas l’air contents, contents les rois du mascarpone. Musique d’ambiance. Celentano qui avait enchaîné sur I want to know dans un grand silence de petits lapins dans les champs…

– Qu’est-ce qui vous prend les pingouins ? On veut me gâcher mes vacances ?

Heureusement, que mon père parle pas très bien l’italien mais globalement le message est passé. Il y avait du western dans l’air. Mon frère a bougé le petit doigt et déjà c’était de trop. Il a pressé avec sur le bouton de l’accoudoir. Sa vitre est descendue lentement dans le crissement des cigales. Un léger bruit troublé en face par le zzzzz électrique de la vitre passager toute fendue sur l’ombre de la personne assise qui bougeait pas plus que lui. Deux vitres ouvertes. Deux personnes invisibles. Quatre bonhommes debout sous le soleil. Et de nouveau le silence. Avec la fumée du moteur qui montait comme d’une clope. Le bras de mon frère par la fenêtre. Sorti comme une arme de guerre en diamant. On voyait que ça. Son long bras barré au biceps par un tee-shirt moulant, négligemment laissé à pendre le long de la carrosserie. Avec sa saucisse au bout. Énorme. Qui étirait le temps. Une main comme un gant de baseball. Et le bras qui s’est redressé…

La fièvre sans doute. Le sens du spectacle. Aveugle peut-être… Je sais pas. Le con était mourant de l’épiderme et il se prenait pour une rock star en train de prendre des pauses rebelles dans un clip au Mexique. Pas besoin d’y être pour comprendre la suite. Le geste again. En plus subtile. Á croire qu’il s’était shooté en cachette au Doli 1000.

Il y a eu comme un nuage de spaghettis sur le bleu du ciel. Un vol de lasagnes. La température a chuté d’un coup niveau congel. J’ai pensé ricotta, tiramisu et testament. Je me suis dit, papounet, laisse tomber le crâne de bouc, Amen, et viens plutôt prendre ton cric, la triplette d’en face, c’est pas du Mastroianni. Il va y avoir du Pepsi dans la rigole et des molaires dans le minestrone. Trois miracles en vingt-quatre heures, faut être né en Sardaigne pour y croire…

 

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