17 – Le supplice des pneus

17

Mon père m’a dit que son enfance, c’était des portes. Ouvertes ou fermées. Imposantes ou discrètes. Qu’il enjambait, contournait ou qui lui faisaient peur. Celle de la cave le terrifiait. Mon papy y pendait les lapins, tête en bas, près de la chaudière, leur arrachait un œil au couteau pour vider le sang, puis les dépiautait avant de trier dans le ventre le bon du mauvais. Vessie, peau et intestins finissaient dans une cagette. Un bout de carton se tâchait par terre de larges gouttes qui devenaient noires avec le temps. La première fois que mon père a vu un lapin sans son pyjama, il était descendu chercher de la confiture et il s’était retrouvé nez à nez avec le petit corps écorché. La chair nue fumait, veinée de bleu comme une planète délicate vue de très haut avec ses reliefs, ses déserts, ses zones inexplorées.

L’autre porte était celle du jardin vers le terrain vague.

Celle là, c’était l’aventure et les conneries. Il l’escaladait en s’appuyant sur un lilas et filait dans les herbes. Plus loin, après les bois sauvages, les camps de marginaux et les jardins ouvriers, il y en avait trois autres comme autant d’épreuves à franchir vers d’autres niveaux de vie. L’une était jaune, oubliée, pour longer l’autoroute, bande de no man’s land en pleine civilisation où se déposaient les déchets du fleuve mécanique avec parfois des trucs vraiment moches.

La deuxième, végétale, perdue près d’anciennes carrières de sable remplies de têtards, de salamandres et de tout ce qui devait disparaître dans l’eau sombre, était faite de branches, de lianes, de lierre qu’il fallait écarter pour découvrir une cabane sortie des romans de London ou des histoires d’ogres, de trolls et de chasseurs. On disait que des bandits venaient s’y cacher.

La troisième était en métal bleu comme faite dans un fer unique. Elle fermait un sentier courant sur des lignes de collines, des tas de gravats et de souches, et elle était prise dans une palissade séparant de l’autre ville, celle des citées, avec d’autres codes, des filles, des bagnoles volées, des gyrophares souvent.

Plus loin encore, un portail minuscule ouvrait sur les halles de Rungis. Une autre porte secrète. Le ventre moderne de Paris. Les entrepôts à perte de vue alignés comme des hangars d’avions, les camions, les restaurants de routiers ouverts h24, les néons, du brouhaha toujours, les montagnes de cageots, de fruits et de viandes. Des portes. Partout. Pour partir vers le sud, la Pologne, vers la mer. Il suffisait de grimper dans une remorque sans que personne ne le voit. Mon père l’a fait souvent, mais il redescendait. Une fois, il a failli rester. Puis, il a sauté au péage et il a repassé une à une les portes dans l’autres sens, jusqu’à celle de sa chambre pour se recoucher sans que personne n’en sache rien. Des enfants disparaissent parfois. Quand il me raconte, je le perds souvent tant il replonge loin dans les souvenirs et je ne sais jamais si c’est une bonne chose pour lui.

– Dis Papa… Tu ne devais pas me raconter une histoire ?

– Hein ! Quelle histoire ?

– Je sais pas… Du terrain vague ?

– Le terrain vague…

On était chez lui et il faisait la cuisine. Il a réfléchi un peu et puis il a commencé en touillant les tomates mises à chauffer dans le wok…

– On était pas mal de gamins là-bas tu sais et il y avait des bandes avec des rites pour être admis en se donnant de l’importance, c’est vieux comme le monde. On descendait en vélo une colline de vingt mètres avec les yeux bandés. On se couchait dans un bidon en fer qu’on faisait rouler dans la pente d’un coup de latte et si tu avais la tête qui dépassait plutôt que les pieds, tu te coupais, bouffais de l’herbe, de la terre, des cailloux, de quoi se tuer net, on était inconscient. Il fallait aussi que tu zones dans les sentiers jusqu’à trouver un nid de rouge-gorge ou de troglodyte sans le détruire et que tu tues un rat avec une lance.

– Tu l’as fait ?

Il a haussé les épaules :

– J’ai tué un chien une fois. Il était redevenu sauvage. Il nous attaquait. En fait, elle avait des petits et crevait de faim, mais je ne l’ai vu qu’après.

Mon père a continué :

– Le plus dur, c’était le supplice des pneus. Les claustrophobes devenaient dingues, ils pouvaient pas le faire et préféraient encore le tour de la main. Sauf qu’il n’y avait pas le choix. Il fallait faire les deux.

– C’était quoi le tour de la main ?

– Tu posais ta main sur une planche, une porte de chantier ou une plaque d’agglo, les doigts bien écartés et tu devais ensuite planter ton couteau le plus vite possible entre les phalanges. Ta mauvaise main d’abord sur le bois, puis la bonne. Forcément, on s’entrainait tous avant sans le dire avec un crayon de papier côté gomme. Main droite ça allait encore. Avec la mauvaise, ça n’avait rien d’évident.

– Tu l’as fait ?

Il m’a montré. Des traces fines et blanches sur les phalanges. Discrètes. Presque effacées. Je n’avais jamais fait attention.

– Les conneries de tes parents c’est pour que tu les évites. Donc tu regardes et tu oublies. Pas la peine d’essayer.

À ce compte là, vu tout ce qu’il avait déjà inventé, j’allais pas vivre grand-chose. Il a mis à feu plus doux sous les tomates.

– C’était quoi le supplice des pneus ?

Il a ajouté des épices puis il a continuer de touiller :

– Ça se faisait toujours à la nuit tombante, quand on devait rentrer. On posait un premier pneu par terre, puis un deuxième dessus, trois, quatre et l’un d’entre nous se mettait à l’intérieur, bras allongés le long du corps. D’autres pneus étaient empilés avec le gars à l’intérieur jusqu’à ce qu’il disparaisse. On y passait tous. Chacun notre tour. Régulièrement. Tu étais bloqué dans la colonne. Tu pouvais plus bouger. Dans le noir. Une tombe verticale. Avec du mal à respirer. Pas d’autres alternatives pour te sortir de là que d’osciller jusqu’à ce que tout s’écroule. On appelait ça « tomber la gaine ».

En attendant, tu n’y voyais rien. À la merci du groupe. Parfois ça vrillait. Il y en avait un qui était brimé chez lui et qui se lâchait à l’extérieur. Il pissait sur les pneus, durcissait les épreuves.

– Comme quoi ?

– Comme te jeter de l’eau pourrie sur la tête par le haut, des araignées, des orvets, des fonds de peinture, de la merde. Ça dégoulinait… La règle interdisait de tenter quoique ce soit pour sortir tant que le dernier n’était pas parti. Certains attendaient en silence que tu te libères pour ensuite t’obliger à recommencer. Tu subissais. Tu serrais les dents. Il y en a un, une fois, il a attendu, attendu. C’était long. À la fin, il a fait tomber la tour et il s’est tortillé en haletant comme un noyé, et toute la bande était là, silencieuse…

J’avais même plus de question. Mon père a continué :

– Moi, la première fois, le gars qui se faisait frapper chez lui m’avait frotté la tête avec des orties et il m’avait passé un pinceau trempé de jus immonde sur les cheveux. Dès que je suis tombé des pneus, j’ai ramassé une planche et je suis allé gratter à la fenêtre de sa chambre. Il a ouvert son volet et je lui en ai mis un grand coup dans la gueule. J’avais respecté les règles. Rien ne disait que je ne pouvais pas ensuite régler mes comptes.

Et à moi, il me dit, que la violence, c’est pas bien !

– Il y en a qui se sont vraiment esquintés. Les cervicales surtout. Ou les phobies aussi. Le petit Valérie est resté coincé des heures sans oser rien faire tellement il était terrorisé. Quand j’ai réalisé après le dîner, en regardant par la fenêtre de ma chambre, que la colonne était toujours debout dans la nuit et qu’il allait dormi dehors, je suis allé le faire tomber. Furtivement. Pour pas qu’il sache que c’était moi. Les pneus pleuraient tout doucement et j’ai eu honte. C’était la dernière fois. J’ai inventé qu’on fasse une immense cabane en pneus, on en a ramené des centaines et ça faisait une vraie maison, immense, avec des pièces, des cloisons en moquette, des palettes pour le plancher, une mezzanine, des couchettes, je l’adorais, ça sentait le caoutchouc… Et puis, le gars a dit qu’il fallait refaire le supplice pour fêter notre manoir. J’ai proposé d’attendre d’être tous là et on a différé. Dans la nuit, tout a cramé. Il y a eu des pompiers partout.

– C’était toi ?

Il m’a répondu de mettre la table.

– Une autre fois, avant, j’avais été dans les pneus… Je te raconterai plus tard…

– Avec le gars toujours ?

– Non. Lui il a fini par jeter de toutes ses forces un parpaing avec des tiges en fer sur la tête d’un autre gars et ses parents ont déménagé. Je n’avais jamais vu autant de sang de ma vie ! Des flaques. Le copain n’est pas mort, mais ça n’est pas passé loin. Non, ce que je te raconterai, c’était juste moi. Enfin presque… Il y a une fille je pense qu’elle s’en rappellera toute sa vie. Allez, va te laver les mains !

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