2 – Le nain géant

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Oulala, il faut que je  vous raconte… Normalement, j’ai rien vu, vu que j’étais consigné dans ma chambre, mais bon… En vrai, j’étais au Velux côté jardin sous les combles et si j’avais vraiment rien à faire là, et je peux vous garantir devant ce que je voyais que j’ai oublié ce qui était super important vingt secondes plus tôt. Ce qui s’est passé, c’était du grand spectacle ! J’aurais eu une guitoune pour vendre des places aux copains, j’avais ma cagnotte assurée pour des mois et je pouvais me lancer dans les paris sportifs à grande échelle ! Vous avez compris : c’était mon père ! Dire qu’il ne nous raconte pas le quart de la moitié de tout ce qu’il vit, c’est vraiment du gâchis. Impossible de prévoir ce qui va suivre avec lui. Comme je vous disais, trois secondes avant tout est normal, tu tournes la tête, tout a changé.

Là, c’était dans le jardin. Il faisait bon avec des petites fleurs de printemps, les oiseaux, « bucoliques » comme dit monsieur Parnet en français. Il y avait juste le père Cageot, le voisin de droite, qui faisait comme une anomalie dans le décor. C’est simple, il tenait très serré le grillage dans ses deux mains, tout seul, comme un arbre dans une plaine et il y avait de la buée qui lui sortait des oreilles. On aurait dit un minotaure pas content avec le tête du taureau agressif qu’on voit chez Lidl sur des canettes que je ne veux pas nommer. C’est simple, on lui aurait piqué son râteau préféré ou baissé les allocs qu’il n’aurait pas semblé plus méchant. Il devait être là depuis un bout de temps vu que c’était tout piétiné sous ses chaussures et que ses mains étaient crochées, en sang, comme s’il allait tomber. Je crois qu’il essayait de dire quelque chose, mais que ça ne voulait pas sortir et je voyais trembler ses lèvres comme pour une prière les yeux fermés. Nous on l’appelle le nain géant. C’est le collier de barbe je pense et le fait qu’il est un peu grand, mais qu’il est aussi tout robuste et tassé en même temps. Il semble toujours en rogne, méfiant et dit bonjour quand il n’a pas le choix. Nous, ça nous va au poil. Mon père dit que le gros Cageot c’est le gardien de l’issue de secours camouflée en pavillon d’un royaume de nains. Il y aurait sous la bâtisse au crépi pavillon des galeries et des salles immenses comme des villes. Mon père il dit que le voisin a été exilé par un conseil de vieux qui se marchent sur la barbe parce qu’il est né des amours de son père avec une elfe et qu’il est maudit ; qu’il est une sorte de vigile puni obligé de rester à la porte H24 comme un toutou sans jamais pouvoir aller un soir au resto en cas de tremblement de terre ou d’épidémie et que ça explique les insultes avec sa femme qu’on entend dans une langue bizarre quand ils oublient de fermer le soupirail de la cave. Que si nous on à l’impression qu’il est en retraite depuis des siècles avec son râteau en fait, c’est un jeune homme en attente que ça bouge au royaume des nains pour qu’on vienne le chercher pour lui remettre sa couronne.

– Tu vois, c’est un peu le John Snow des trolls et son père ce serait grincheux qui se serait fait raccourcir le cigare.

À mon avis mon père, mamie l’a bercé trop près du mur. Mon frère, dit « Cageot, c’est juste un connard en pavillon »

En attendant, connard ou pas, il était tétanisé et quand mon père est arrivé dans le jardin, il a eu comme un frisson. Lui y revenait d’un petit footing sympa avec mon frère et il avait l’air de bonne humeur. Il est passé devant le Cageot statufié et il lui a dit bonjour comme si de rien n’était avant de ranger un bout de laine de verre qu’il avait mis à sécher sur l’herbe avant d’aller prendre l’air. Tranquille. Un petit coup d’œil quand même sur le nain géant qui avait pas l’air bien.

– C’est quoi ça ? il a dit à ce moment là le voisin dans une sorte de couic en tendant un index tout raide. La voix était étrange, comme une panne de micro avec un mini larsen, comme si ça voulait plus sortir.

– Pardon ? a fait mon père.

Monsieur Cageot avait repris des couleurs aussi vite qu’une bouteille en se remplissant de grenadine et son doigt trapu a pointé l’herbe où il y avait la laine de verre deux minutes avant.

– LÀ, C’EST QUOI ÇA ?

Il aurait vu des mamans toutes nues, c’était pareil. Mon père a fait comme si l’autre était normal, comme s’il n’avait pas hurlé et il a regardé.

– De l’herbe, il a dit

Ça lui a fait comme un coup de jus au nain géant. C’était mal emmanché. Mon père, plus il est calme, plus ça craint. C’est quand il se contrôle que ça sent pas bon.

– DE L’HERBE !!!! VOUS SAVEZ AVEC QUOI C’EST FAIT LA LAINE DE VERRE ? HEIN !? VOUS SAVEZ ?!! VOUS SAVEZ QUE ÇA TUE LES GENS !

Le pauvre Cageot ! Il aurait aussi bien pu se mettre un coup de pioche dans le pied, c’était pareil. S’il y a bien un truc que déteste mon petit papa, c’est bien qu’on lui crie dessus. Et pour la leçon il y a sens unique, c’est lui qui les donne, pas l’inverse. Il a regardé Cageot et il a dit tout doucement :

– La mienne, c’est une gentille laine de verre. Elle fume pas et elle boit que du Perrier.

Il parlait de plus en plus bas en se rapprochant :

– En plus c’est une laine de verre avec du verre français recyclé et du sable bien de chez nous. Je lui donne même des capotes quand elle sort le soir avec ses copines du rayon peinture. Je vous garantis, y’a pas de mélange.

L’autre il a failli mourir dans le grillage. Surtout que mon père sur ce coup là, je dois dire qu’il avait fait un sans faute écologique. C’est même moi qui avait ramassé les bouts de laine jaune égarés pour qu’ils ne volent pas dans les radis du nain géant. Le retraité, il était en apnée. Violet. Une aubergine. Il a dû trouver un défibrillateur quelque part, déclencher la manette de secours pour l’oxygène ou se décocher les mains du grillage parce qu’il s’est remis à hurler comme un qui se brûle :

– ÇA VA PAS SE PASSER COMME ÇA ! LA MAIRIE, VOUS ALLEZ VOIR ! LA MAIRIE, LA POLICE ! Y’EN A MARRE. JE FAIS UN JARDIN MONSIEUR ! UN JARDIN ! AVEC DES LÉGUMES. JE VEUX PAS MOURIR EMPOISONNÉ. MES SALADES C’EST PAS DE LA GRANDE SURFACE ! UN IRRESPONSABLE ! UN TERRORISTE ! BOHÉMIEN ! SALAUD DE MANOUCHE ! MES SALADES ! SALAUD ! MON TRAVAIL !

Après mon père était vraiment trop près et j’ai pas compris. J’ai juste entendu « Poireau laïque… pine de nain… bouillotte en surchauffe, chie dans le cou de Wauquiez… » et là, le vieux a dû déraper dans l’erreur parce que le papounet lui a pris la tête à deux mains pour pas qu’il bouge, tout doucement, comme s’il allait lui faire un bisou, et il lui a mis un coup de tronche à endormir un ours. Direct dans le cirage l’ancien, il lui a éteint son soleil ! Je l’ai vu glisser et se retrouver allongé dans son allée comme à la sieste. Mon père, il lui a décroché son bras pris dans le grillage comme un bout de tissu et il est allé cueillir des pissenlits et des belles têtes blanches de pivoine que si ma mère l’avait vu, elle aurait hurlé et il en a fait un petit bouquet qu’il a laissé glisser sur la poitrine du sonné avant de croiser les deux mains dessus :

– Tiens, Grincheux, les fleurs ce sera pour ta maman quand t’auras fini la sieste.

Après, il a rangé deux trois trucs et il est rentré. Il n’en a même pas parlé quand il est venu vérifier que j’avais bien travaillé. Sûr que j’ai fais l’innocent. Je me suis seulement permis de lui dire :

– Pa, je peux venir chez toi ce soir ? On se fait un Game of thrones ?

 

1 – Et oh, je suis pas Victor Rugo !

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Je savais bien qui fallait que je me méfie ! C’est pas comme si je ne le connaissais pas pourtant. C’est pas comme s’il me faisait le coup pour la première fois ! Plus de quatorze ans que je l’ai dans les pattes, qu’il me piste pour tout et n’importe quoi. T’as bien frotté tes bagues ? T’as pris ton médoc pour le doigt que tu as mis dans le trou des guêpes et qui a gonflé comme une courgette ? Et ton ballon de basket, non, pas sur le frigo, non et pas sur la table non plus, pas sur les poires dans le saladier… Heureusement, il ne sait pas tout parce que sinon je serais plus souvent dans ma chambre à faire des puzzles qu’à l’air libre avec les potes. D’accord, là, j’ai abusé… Mais tout de même ! J’ai pas mis le feu au gymnase, ni lâché l’ordi dans la baignoire. J’ai pas piraté le Facebook de la pionne gaulée comme un bison, ni lâché les clefs de l’Audi dans le containeur de tri en jetant les bouteilles. Non, je donnerai pas de nom, nan nan… Je ne dirai pas à qui c’est arrivé et pourtant je le connais très bien. Je suis pas une balance comme D’Angelo moi. Même les gosses peuvent la boucler comme des corses. Je lâcherai rien ! Même que la pionne du lycée de mon frère, elle fait du lap dance dans un mini slip rose et que mon père se met à quatre pattes sous les meubles dans le garage des fois que son trousseau jouerait à cache-cache avec les petites souris. Je crois qu’il vaut mieux pas qu’il sache que son trousseau est parti à la benne avec les vieux Libé que mon frère a balancé en douce. Surtout comme il est fragile mon père… Un rien et il a les narines qui se pincent. Parfois, même, je me demande si c’est lui. Y’a comme un autre gars qui prend le contrôle, alors tout est possible et on se demande ce qui va suivre. Pourtant, comme ça, il a l’air normal. Bien habillé, bonjour bonsoir, merci madame, bien poli, il va à la piscine, il raconte des conneries pour qu’on mange de tout, il caresse les hérissons dans le jardin, pète à table juste après nous avoir dit qu’il faut respecter les profs, déchire le tissu des sièges de la R11 pour se faire des chiffons pour la vidange, a peur des films d’amour comme si il y avait du sang partout, lit, regarde des séries, nous amène avec lui voler des trucs sur les chantiers la nuit et cuisine des soupes dégeu qu’il invente… Un papa quoi. D’accord, il nous a déjà accompagnés à l’école avec un slip sur la tête et je l’ai déjà vu sortir d’une main un mec d’une tonne par la fenêtre de sa bagnole. C’est vrai aussi qu’il a un surnom de boxeur pour avoir assommé un orque en short lors d’un match de foot avec ses potes et que les mamans le regardent souvent avec un petit truc bizarre dans le corps…
Enfin, je crois que je m’égare et vous allez rien comprendre à ce que je raconte. Le problème, justement, c’est que je ne sais pas quoi raconter moi ! Imaginez un peu le truc ! D’habitude, quand je me fais prendre en flag, j’ai un T.I.F. qui me casse les reins et je dois passer la tondeuse dans le jardin, balayer les feuilles, pelleter la neige ou faire des lignes. Un T.I.F., c’est encore une de ses idées. Le truc qui fait que les potes inventent des ruses de sioux pour qu’il ne croise surtout pas leurs parents pour partager ses mauvaises idées. Mon père, il peut avoir une mauvaise influence avec ses pratiques. Le Travail d’Intérêt Familial, c’est que pour moi ! Avec une petite morale à gribouiller cent fois. Du genre : « Je ne dois pas creuser le papier peint tout neuf de ma chambre à la petite cuillère » ou « Ma raquette de ping-pong n’est pas un marteau ». Et après je me retrouve à scier du bois pour l’hiver. Le T.I.F. c’est son bazooka nucléaire. De la kryptonite pour moi, je me sens tout faible rien que d’en parler.
Mais là, imaginez, c’est pire !
Le truc, au départ, c’est que je joue en ligne avec ma Xbox, je suis mordu à fond, je me lève à l’aube pour choper l’écran tranquille dans le salon, je mens comme un banquier pour enchaîner les parties, et, par-dessous tout, je déteste perdre. Pire que ça ! Quand je perds, je deviens dingue. Et comme j’aime pas perdre, je truande. Et la meilleure truande sur Xbox, c’est de s’acheter des packs de joueurs pour renforcer l’équipe. Super simple ! Tu cliques et paf, t’as ton pack ! Tu perds, tu tapes dans le mur, tu mords dans ta manette comme un pitbull, tu hurles à la mort et fils de p… et enculé de ta m… et paf tu te reprends ton pack, t’oublies tout, tu gagnes, tu reperds, t’as un super joueur dans ton attaque et le mec en face, qui est à Liverpool ou dans un trou du cul de bled ou dans une étable on s’en fout, à transpirer comme toi, il fait pareil et rebelote, tu perds à nouveau et ainsi de suite… Les mecs du jeu qui sont planqués j’sais pas où, y s’en mettent plein les fouilles, toi t’oublies que ça coûte des ronds – enfin t’essaies très fort – et puis un jour ta mère entre dans ta chambre avec un courrier de la banque… Et là ça craint. Voilà. Je dois rembourser.
En plus mes parents, même s’ils sont plus ensemble, ils se causent encore pas mal pour mon frère et moi et y’a pas moyen de les embrouiller. Mon père m’a pourri aux petits oignons, il était trop calme, ça m’inquiétait et il a conclu :
– Tu vas me faire quatre mille signes mon pote !
– Quatre mille signes !, j’ai fait, c’est quoi ça ?
Il m’a expliqué. Fini les lignes en pilotage automatique en écoutant du rap, Lino ou le gros Booba. Je dois lui écrire un texte chaque semaine tant que j’aurai pas réglé ma dette ! Quatre mille signes dans ma face ! Sans fautes. Il m’a expliqué la typo, les guillemets, les espaces après les virgules, il me causait tout bien et moi j’étais dans un brouillard tout rouge vu que j’ai cru que j’allais vomir tellement je faisais un effort pour ne pas exploser.
– Tu racontes ce que tu veux. Un souvenir, une histoire, une chanson, des bobards, du réel… Je veux un texte chaque lundi matin. Et pas du bidon ! Tu nous as trop gonflés ! »
Il est parti. Genre le vieux dans la série Heroes qui balance une phrase avant de s’évaporer.
Merde ! Comme si lui, on lui faisait pondre un roman à chaque fois qu’il déconnait plein pot ? Comme s’il avait dû se creuser la cervelle devant son clavier, la nuit où il a plié la Laguna dans un champ de neige en face de l’hôpital psychiatrique en hurlant du Polnareff ? Même que ce soir, là dans la brume, y a une veille, vieille, vieille folle qui est sortie comme un fantôme pour danser avec lui avec ses doudounes qui flottaient dans la chemise. Ah le con ! Je vais lui en raconter des histoires moi ! Ça va saigner du Schweppes ! J’ai même pas à me creuser la tête avec un blaireau pareil ! Ce sera les siennes d’histoires que je vais raconter et je vais bien rigoler. Il n’y’a qu’à se baisser dans les souvenirs pour les ramasser Ha, ha, ha!! Même que je vais tout mettre en ligne ! Zoby ! J’aurais dû y penser plus tôt !
Bref, j’étais en colère et c’était dimanche dernier. Maintenant je suis là avec mes petits dix petits didis sur le clavier et j’ai comme la nostalgie des T.I.F. En plus, je vous raconte pas l’ardoise ! Je dois vraiment une petite somme. Avec ce qu’ils me donnent comme argent de poche, ces radins, je suis pas bien. Du coup, je l’ai raconté à mon pote Titouan. Maintenant, ce con, il m’appelle Flaubert !