1 – Et oh, je suis pas Victor Rugo !

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Je savais bien qui fallait que je me méfie ! C’est pas comme si je ne le connaissais pas pourtant. C’est pas comme s’il me faisait le coup pour la première fois ! Plus de quatorze ans que je l’ai dans les pattes, qu’il me piste pour tout et n’importe quoi. T’as bien frotté tes bagues ? T’as pris ton médoc pour le doigt que tu as mis dans le trou des guêpes et qui a gonflé comme une courgette ? Et ton ballon de basket, non, pas sur le frigo, non et pas sur la table non plus, pas sur les poires dans le saladier… Heureusement, il ne sait pas tout parce que sinon je serais plus souvent dans ma chambre à faire des puzzles qu’à l’air libre avec les potes. D’accord, là, j’ai abusé… Mais tout de même ! J’ai pas mis le feu au gymnase, ni lâché l’ordi dans la baignoire. J’ai pas piraté le Facebook de la pionne gaulée comme un bison, ni lâché les clefs de l’Audi dans le containeur de tri en jetant les bouteilles. Non, je donnerai pas de nom, nan nan… Je ne dirai pas à qui c’est arrivé et pourtant je le connais très bien. Je suis pas une balance comme D’Angelo moi. Même les gosses peuvent la boucler comme des corses. Je lâcherai rien ! Même que la pionne du lycée de mon frère, elle fait du lap dance dans un mini slip rose et que mon père se met à quatre pattes sous les meubles dans le garage des fois que son trousseau jouerait à cache-cache avec les petites souris. Je crois qu’il vaut mieux pas qu’il sache que son trousseau est parti à la benne avec les vieux Libé que mon frère a balancé en douce. Surtout comme il est fragile mon père… Un rien et il a les narines qui se pincent. Parfois, même, je me demande si c’est lui. Y’a comme un autre gars qui prend le contrôle, alors tout est possible et on se demande ce qui va suivre. Pourtant, comme ça, il a l’air normal. Bien habillé, bonjour bonsoir, merci madame, bien poli, il va à la piscine, il raconte des conneries pour qu’on mange de tout, il caresse les hérissons dans le jardin, pète à table juste après nous avoir dit qu’il faut respecter les profs, déchire le tissu des sièges de la R11 pour se faire des chiffons pour la vidange, a peur des films d’amour comme si il y avait du sang partout, lit, regarde des séries, nous amène avec lui voler des trucs sur les chantiers la nuit et cuisine des soupes dégeu qu’il invente… Un papa quoi. D’accord, il nous a déjà accompagnés à l’école avec un slip sur la tête et je l’ai déjà vu sortir d’une main un mec d’une tonne par la fenêtre de sa bagnole. C’est vrai aussi qu’il a un surnom de boxeur pour avoir assommé un orque en short lors d’un match de foot avec ses potes et que les mamans le regardent souvent avec un petit truc bizarre dans le corps…
Enfin, je crois que je m’égare et vous allez rien comprendre à ce que je raconte. Le problème, justement, c’est que je ne sais pas quoi raconter moi ! Imaginez un peu le truc ! D’habitude, quand je me fais prendre en flag, j’ai un T.I.F. qui me casse les reins et je dois passer la tondeuse dans le jardin, balayer les feuilles, pelleter la neige ou faire des lignes. Un T.I.F., c’est encore une de ses idées. Le truc qui fait que les potes inventent des ruses de sioux pour qu’il ne croise surtout pas leurs parents pour partager ses mauvaises idées. Mon père, il peut avoir une mauvaise influence avec ses pratiques. Le Travail d’Intérêt Familial, c’est que pour moi ! Avec une petite morale à gribouiller cent fois. Du genre : « Je ne dois pas creuser le papier peint tout neuf de ma chambre à la petite cuillère » ou « Ma raquette de ping-pong n’est pas un marteau ». Et après je me retrouve à scier du bois pour l’hiver. Le T.I.F. c’est son bazooka nucléaire. De la kryptonite pour moi, je me sens tout faible rien que d’en parler.
Mais là, imaginez, c’est pire !
Le truc, au départ, c’est que je joue en ligne avec ma Xbox, je suis mordu à fond, je me lève à l’aube pour choper l’écran tranquille dans le salon, je mens comme un banquier pour enchaîner les parties, et, par-dessous tout, je déteste perdre. Pire que ça ! Quand je perds, je deviens dingue. Et comme j’aime pas perdre, je truande. Et la meilleure truande sur Xbox, c’est de s’acheter des packs de joueurs pour renforcer l’équipe. Super simple ! Tu cliques et paf, t’as ton pack ! Tu perds, tu tapes dans le mur, tu mords dans ta manette comme un pitbull, tu hurles à la mort et fils de p… et enculé de ta m… et paf tu te reprends ton pack, t’oublies tout, tu gagnes, tu reperds, t’as un super joueur dans ton attaque et le mec en face, qui est à Liverpool ou dans un trou du cul de bled ou dans une étable on s’en fout, à transpirer comme toi, il fait pareil et rebelote, tu perds à nouveau et ainsi de suite… Les mecs du jeu qui sont planqués j’sais pas où, y s’en mettent plein les fouilles, toi t’oublies que ça coûte des ronds – enfin t’essaies très fort – et puis un jour ta mère entre dans ta chambre avec un courrier de la banque… Et là ça craint. Voilà. Je dois rembourser.
En plus mes parents, même s’ils sont plus ensemble, ils se causent encore pas mal pour mon frère et moi et y’a pas moyen de les embrouiller. Mon père m’a pourri aux petits oignons, il était trop calme, ça m’inquiétait et il a conclu :
– Tu vas me faire quatre mille signes mon pote !
– Quatre mille signes !, j’ai fait, c’est quoi ça ?
Il m’a expliqué. Fini les lignes en pilotage automatique en écoutant du rap, Lino ou le gros Booba. Je dois lui écrire un texte chaque semaine tant que j’aurai pas réglé ma dette ! Quatre mille signes dans ma face ! Sans fautes. Il m’a expliqué la typo, les guillemets, les espaces après les virgules, il me causait tout bien et moi j’étais dans un brouillard tout rouge vu que j’ai cru que j’allais vomir tellement je faisais un effort pour ne pas exploser.
– Tu racontes ce que tu veux. Un souvenir, une histoire, une chanson, des bobards, du réel… Je veux un texte chaque lundi matin. Et pas du bidon ! Tu nous as trop gonflés ! »
Il est parti. Genre le vieux dans la série Heroes qui balance une phrase avant de s’évaporer.
Merde ! Comme si lui, on lui faisait pondre un roman à chaque fois qu’il déconnait plein pot ? Comme s’il avait dû se creuser la cervelle devant son clavier, la nuit où il a plié la Laguna dans un champ de neige en face de l’hôpital psychiatrique en hurlant du Polnareff ? Même que ce soir, là dans la brume, y a une veille, vieille, vieille folle qui est sortie comme un fantôme pour danser avec lui avec ses doudounes qui flottaient dans la chemise. Ah le con ! Je vais lui en raconter des histoires moi ! Ça va saigner du Schweppes ! J’ai même pas à me creuser la tête avec un blaireau pareil ! Ce sera les siennes d’histoires que je vais raconter et je vais bien rigoler. Il n’y’a qu’à se baisser dans les souvenirs pour les ramasser Ha, ha, ha!! Même que je vais tout mettre en ligne ! Zoby ! J’aurais dû y penser plus tôt !
Bref, j’étais en colère et c’était dimanche dernier. Maintenant je suis là avec mes petits dix petits didis sur le clavier et j’ai comme la nostalgie des T.I.F. En plus, je vous raconte pas l’ardoise ! Je dois vraiment une petite somme. Avec ce qu’ils me donnent comme argent de poche, ces radins, je suis pas bien. Du coup, je l’ai raconté à mon pote Titouan. Maintenant, ce con, il m’appelle Flaubert !